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samedi 31 octobre 2015

Football total

« Je me souvenais que, lorsque les joueurs d'Ajax entamaient une chanson, je m'interrogeais un moment pour savoir s'il s'agissait de leur voix ou d'une cassette enregistrée. Toutes les grandes équipes, me disais-je alors, doivent savoir chanter ! L'équipe de France, elle, entonnait un refrain, puis déraillait et abandonnait. Elle paraissait incapable de chanter la même chanson, comme de jouer le même match, du commencement à la fin. »

Stefan Kovacs
, Football total    1975.
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Les Baratelli, Trésor, Adams, Guillou, Bereta, Revelli pas plus l'aîné que le cadet de notre enfance ne savaient pas chanter. Terrible témoignage. Ils étaient nos héros, nos ténors préférés ! Certes, la cohésion générale ne trahissait pas une grande harmonie, aucun véritable soliste ne semblait se détacher de l'ensemble, et pas un chef d'orchestre n'était capable comme le sera, un peu plus tard, Platini de mener l'ensemble à la baguette, mais de là à conclure que l'équipe de France ne possédait pas de talent naturel pour la polyphonie vocale, c'est attristant ; un rêve de gosse brisé. Et c'est un spécialiste qui l'estime : Ştefan Kovács, grand amateur d'opéra, a de la feuille. D'ailleurs, il a passé des centaines d'heures dans les loges de choristes néerlandais, considérés comme les meilleurs interprètes des années soixante-dix. 
Quand Kovács arrive en France, en 1973, il laisse derrière lui deux saisons à la tête de l'Ajax Amsterdam, club qu'il a mené à deux titres consécutifs de champion d'Europe. Les Cruijff, Neeskens et Haan sont alors à l'apogée de leur carrière, et s'ils s'apparentent à des pop stars avec leurs cheveux longs, le football exceptionnel qu'ils pratiquent ne peut se comparer à aucun autre. Ils règnent en maîtres sur les terrains, inventent, avec leur entraîneur, un style nouveau, apportant leur pierre à l'édifice du football moderne.
Lui-même héritier de Rinus Michels et disciple de Helenio Herrera,
Ştefan Kovács participe bel et bien au renouveau d'un sport qui perd alors de sa superbe, avec le déclin de l'empire brésilien et l'essor du jeu allemand, très athlétique, ou du catenaccio italien, basé sur un système défensif ennuyeux. « Depuis la Coupe du Monde 1958, qui fut le triomphe du romantisme, le football est, en quelque sorte, entré dans l'âge classique », affirme-t-il.
Fort de ce constat, le technicien roumain (il est né en 1920, à Timisoara), devient le maillon entre l'après 1958 (la France termina sur le podium de la Coupe du Monde organisée en Suède) et les deux dernières décennies du XXe siècle, qui verront les succès de deux générations de Français. S'il n'est, par les résultats obtenus, qu'un modeste sélectionneur de l'équipe de France, il est celui qui impose de nouvelles méthodes, de nouvelles idées, de nouvelles ambitions, et, précédant le fabuleux Michel Hidalgo, celui qui place sur le bon tremplin les jeunes joueurs qui amèneront les Bleus à rivaliser avec les plus grandes nations.
Dans ce livre, sorti il y a exactement quarante ans, Ştefan Kovács narre son histoire à mi-parcours d'une carrière surprenante : passer de l'Ajax à l'équipe de France, en 1973, c'est comme si, aujourd'hui, l'entraîneur de l'équipe qui a remporté la dernière Ligue des Champions devenait le sélectionneur de la vingt-deuxième nation du football !
Un livre acheté soixante-quinze centimes, sur un étal avignonnais, et lu tout en échangeant avec Matteo nos connaissances sur le football total et sur Johan Cruijff.

lundi 31 août 2015

Glaneurs de rêves

« Le destin a voulu que je suive un chemin fort éloigné de celui de mes ancêtres, et pourtant leurs façons étaient aussi les miennes. Et dans mes voyages, lorsque je vois une colline constellée de moutons ou une équipe d'ouvriers agricoles qui se reposent à l'ombre des noisetiers, je suis prise d'un désir nostalgique de redevenir celle que je n'ai pas été. »

Patti Smith
, Glaneurs de rêves   1992.
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Patti Smith (°1946 Chicago) a toujours su qu'elle écrirait « un livre, ne serait-ce qu'un petit livre, qui emmènerait le lecteur dans un royaume qui ne pouvait être mesuré ni même évoqué par le souvenir ». N'en déplaise, peut-être, audit lecteur, ces souvenirs ne sont pas ceux d'une chanteuse de rock. La seule musique racontée dans ces pages est celle de « la grange blanchie à la chaux qui portait les mots SALLE DE BAL », où tout le monde se retrouvait « pour danser au son et à l'appel du violon ». Pas de guitare, pas de refrain musclé, pas de torture verbale, ni de violence rythmique, qu'une musique, « curieuse, optimiste, aussi simple et furtive que l'appel du quadrille qui pénètre la nuit d'été ».
L'auteure de "Because the Night" (co-écrit avec Bruce Springsteen, et enregistré en 1977 pour l'album "Easter") préfère ici la « musique des glaneurs qui accomplissent leur tâche ». Dans ce petit et poétique recueil, elle reprend leur chemin, telle Alice à la poursuite d'un lapin qui court après le temps. Et tout est dans le parfum des choses : les herbes hautes, l'orage, le ruisseau près de la maison, la poussière de Calcutta ; dans le toucher des trésors et des biens : un rubis indien, une tasse pour le thé, le tissu écossais des chemises, le tableau d'un portrait du XVe siècle flamand.
Écrit l'année de ses quarante-cinq ans,
le récit de Patti Smith nous invite dans l'intimité de ses rêves d'enfant. Elle parle de sa mère, de son arrière-grand-mère, de ses frère et sœurs, de ce « vieil homme qui vendait des vairons », de son chien Bambi. Ses chapitres sont comme de vieilles chansons nouvelles, avec des couplets qui disent qui elle était, qui elle est, encore, dans son âme de tous les temps. Une artiste, qui a choisi son métier en pensant suivre son destin ; qui a gardé, cependant et heureusement, de l'héritage de ses aïeux, les sensations et les certitudes d'être à la fois leur devenir et leur passé.
Un livre offert par la femme aux cheveux sauvages (« wild wild hair »).

mardi 30 juin 2015

En route pour la gloire

« Avant j’étais obligé de faire cadeau de mes tableaux pour arriver à ce que des gens les accrochent sur leurs murs, mais pour chanter une ou quelques chansons à un bal de campagne, on me payait jusqu’à trois dollars par soirée. Un tableau, vous l’accrochez un jour et il vous embête pendant quarante ans ; mais une chanson, vous la chantez, et elle pénètre les oreilles des gens et ils se mettent tous à bondir en la chantant avec vous, et puis quand vous avez fini de la chanter, elle n’est plus là et on vous engage pour la rechanter. »

« Et je me sentis heureux d’être à l’écart de ces poubelles de sentimentalisme et de rêveries, et plus heureux de pousser là en chemin une chanson avec les gens, de chanter quelque chose qui ait une force et des tripes, du rire au ventre, de la puissance et de la dynamite. »

« [...] leurs voix avaient bon son, comme celui du charbon que l’on entasse dans une cave. »


Woody Guthrie
, En route pour la gloire   1943.
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À l’instar de ce passage qui montre un Woody Guthrie charmé par le chant de deux sœurs, le folk singer parle davantage des autres que de son propre univers musical. La scène des deux petites filles qui chantent, au milieu d’une foule de pauvres gens qui attendent dans un camp provisoire pour travailler, qui offrent des timbres vocaux calqués au carbone à leurs refrains, est richement évoquée, et avec émotion, alors que l’auteur ne raconte pas trop en détail son art, ne nous laissant que quelques éparses informations sur son répertoire.
Woody Guthrie est né à Okemah, dans l’Oklahoma. En 1912. Fils de Charles, un homme qui gère ses affaires à coups de poings, et de Nora, une frêle femme habitée par la démence, il est le troisième rejeton d'une famille de quatre enfants. Considérablement influencé par l’exemple paternel, il s’illustre lors des dix premières années de sa vie, non pour l’art de collectionner les accords mineurs et majeurs sur un instrument, mais pour celui de multiplier les rixes au sein des bandes de garçons, des gamins souvent livrés à eux-mêmes. Un épisode de cette époque narre son combat contre le Grand Jim (avec l'argent des paris engagés entre eux, ils s'entendent pour se payer une glace !), un autre raconte une sorte de « magnifique » guerre des boutons, d’où les mômes reviennent les visages meurtris et les membres en sang. Une image qui surprend, lorsque l’on a celle de l’homme à peine plus épais que sa guitare, presque aussi fin que le manche d’icelle. Les anecdotes (les bébés sous les couvertures, le ver-de-terre coupé en deux, les chats à moteur, etc.) de Woody enfant sont nombreuses. Une très grande partie des souvenirs du chanteur concerne ces années d’entre-deux-guerres. Ces temps où il y avait une maison, un foyer, une famille. Pour un mémoire intitulé "En route…", ce n’est peut-être pas si étrange. Il faut attendre la moitié du livre, pour lire (enfin) la mention de mots liés au jargon musical : violon, yodel… Puis, la présence d'une guitare, dans la vie de notre personnage.
, le livre s'ouvre sur le voyage. Et sur ces trains de marchandises, que Woody et sa guitare attrapent, les menant d'une région à une autre. Et jusqu'en Californie — à Bakersfield, ville qui verra la fondation de la Maison Jaussaud, quelques années plus tard. Ces trains et ces villes, qui se succèdent, qui leur font rencontrer de braves quidam (et Ruth, compagne d'un instant…), avec qui ils entretiennent des relations aussi chaleureuses qu'éphémères. Des musiciens, comme le légendaire Cisco Houston, avec qui Woody et cette machine qui tue les fascistes partagent les premières scènes de fortune, dans les bars — où s'égrainent d'autres bagarres. Le début de "la gloire", pour le chanteur de talking blues et d'airs traditionnels.
Un livre lu avec trente ans de retard, en regardant passer quelque train de marchandise, cahotant derrière le lac de Lapalud ; il nous plaît d'imaginer une formidable bagarre de hobboes, dans l’un de ses wagons…

mercredi 29 avril 2015

Conversations avec Jimmy Page

« La technique a un rôle, il faut savoir jouer. Mais ce qui est important c'est de se lancer dans cette quête de quelque chose de nouveau et de parvenir à capturer ce moment. Chaque groupe dans lequel j'ai joué faisait de superbes improvisations sur scène, car c'est là que la magie opère. C'est là aussi que le drame se joue. Vous pouvez complètement merder, mais ça fait partie du jeu. C'est cette tension qui rend tout ça excitant. La grand musique n'est jamais sûre ou prévisible. »

Jimmy Page
, Conversations avec Jimmy Page   2014.
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Il y a quelques notes de dulcimer, sur "That's the Way". À la fin, quand le morceau s'enfuit. Quand le thème se répète, lorsqu'il disparaît avec quelque guitare qui le confond. Trois cordes doublées, qui ne changent pas la teneur de la chanson, mais qui sont sonnées par Jimmy Page lui-même.
Ici, ce ne sont que quelques passes modales. Mais, sur d'autres morceaux des albums de Led Zeppelin, le fuzz de la Les Paul, les élans entre parties acoustiques et électriques, l'archet sur la guitare, la réponse appuyée d'un ampli, l'idée qu'il faut replacer voire multiplier les micros autour de la batterie, soulignent la pertinence et le génie d'un musicien hors normes. Jimmy Page n'est pas seulement le technicien talentueux à qui l'on doit l'héritage de riffs légendaires ou de soli uniques, il est également le producteur exceptionnel, l'inventeur étonnant qui magnifie les musiques qu'il approche durant au moins deux décennies, celles des années soixante et soixante-dix. L'un de ceux qui portent la traîne, pour le mariage de Mister Blues et Miss Albion — d'aucuns prétendent, même, qu'il aurait exercé un droit de cuissage pour cette union…
Des £1700 qu'il "risqua" personnellement pour produire le premier disque de Led Zeppelin, à ses expériences récentes derrière la console, ce book retrace la carrière du musicien, davantage comme créateur et inventeur que comme instrumentiste. Quand il repose la guitare, il s'intéresse avec obstination à la dynamique d'un enregistrement, à l'impact du timbre, à la veine sonore : la batterie doit être la colonne vertébrale du groupe ? il l'entoure de micros, afin de lui rendre son équilibre acoustique "naturel".
Témoignent et discutent, dans ces longs entretiens, les partenaires de Jimmy Page : Chris Dreja, Jack White, Jeff Beck, John Paul Jones, etc. Mais les fantômes de feus Little Walter (que Matteo nous fit découvrir, récemment), Picasso ou John Bonham, hantent, également, les échanges (sont-ce eux, qui fichent un désordre typographique lamentable, dans cet imprimé bâclé ?).

Un livre sur les diableries du sorcier Jimmy Page ne pouvait qu'être offert par la mystique Dane. Thanks, Mum!

samedi 31 janvier 2015

Le chant de la sirène

« […] quand j'écris une nouvelle chanson, je l'enregistre immédiatement pour garder une trace du premier jet. Je trouve qu'après, quand tu retravailles sur un titre, tu risques de te concentrer sur les détails de finition et de perdre l'énergie et l'intensité initiales. »

PJ Harvey, Le chant de la sirène   2006.
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Un hiver, il y a une douzaine ou une quinzaine d'années. Une route, au cœur du Sundgau. Soudain, à la radio, une voix inconnue, qui se fraye un passage entre basse et guitare sourdes. Le son est pur, violent, il n'y a presque pas de musique, rien que la saturation des amplis, dans ce concert diffusé alors que minuit nous mène vers le lendemain. Pas une pause, pas de lumière, les couplets semblent de sombres histoires sans place pour que vive un sentiment. C'est un concert de PJ Harvey, qui est diffusé sur les ondes ; nous l'apprendrons, quelques jours plus tard.
L'univers de PJ Harvey est ce que l'on attend d'un concert rock. La sensation que, depuis le studio d'enregistrement, l'on a jeté l'arrangeur par la fenêtre. Des mots froissés par une voix en souffrance. Une musique… en panne de sèche-cheveux ! Le premier album est ainsi. "Dry", sorti en 1992, réalisé pour 5000 livres. Un set brut. Les disques qui suivent ne sont pas "mieux" conçus, aucun n'est tiré à quatre épingles, comme des produits d'où s'échapperaient une paire de thèmes mieux peignés : « Souvent, les albums contiennent deux ou trois titres à tomber par terre et le reste est juste sympa à écouter ». Non, là, chaque disque est comme un long cri puissant et qui essouffle. Et ébouriffe.
Lors des entretiens avec la mystérieuse Polly Jean, l'influence de Dylan revient sans cesse : écriture, musiques, présence sur scène, relation avec les journalistes. Pourtant, d'aucuns ne pourrait voir l'ombre du song writer dans les compositions de PJ Harvey. Mais, comme lui, elle est formelle, elle « ne peut faire autrement que revenir au blues ».
Née, comme toutes les véritables rockeuses, un 9 octobre, l'artiste compose sa vie entre sa campagne du Dorset anglais, ses guitares et « les nombreuses tasses de tisanes à la camomille qu'elle s'impose de boire chaque soir ». Une "jolie-vilaine" — comme le nom d'un très bon groupe de musique bretonne nous inciterait à l'accabler —, avec un caractère entier, une chanteuse au parcours accidentel. Rien ne devait la mener à une telle notoriété. Si ce n'étaient, justement, ces rythmes menés à l'aveugle, et ces chansons qui semblent, parfois, aller se fracasser les sens aux six cordes d'une guitare.
Un livre lu, en suivant la cadence merveilleusement sauvage d'une chanson unique, et avec le désir charnel de grimper au-dessus des montagnes et de parcourir les mers, inlassablement, "To Bring You My Love"…

mardi 30 décembre 2014

Hammer Of The Gods

« Au cours de la même soirée, Peter Grant repéra Bob Dylan et s'approcha de lui la main tendue en se présentant : "Je suis Peter Grant, le manager de Led Zeppelin." Dylan jeta un bref regard à Grant et rétorqua, impassible : "C'est votre problème, pas le mien." »

Stephen Davis, Hammer Of The Gods   2011.
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Bouclé, le même après-midi d'un 8 novembre anniversaire de notre rejeton, les 10 km de L'Isle-sur-la-Sorgue, et tombé sur "Hammer Of The Gods", ça c'est rock'n'roll ! Enfin, n'exagérons rien. Car si ce livre est écrit dans un style aussi puissamment expéditif que l'était celui du vainqueur de ladite course vauclusienne, on le déplore presque, au début, tant cela va vite et que l'on aimerait davantage profiter de l'histoire en prenant le temps, à chaque virage. Mais cela est autrement plus fidèle au ton musical imprimé par le groupe, dont Stephens Davis narre l'épopée d'une douzaine d'années.
Un book, où l'on croise les déités des prémices du blues-rock anglais, les Jeff Beck et Eric Clapton (qui précédèrent Page, au sein des Yardbirds), quelques scarabées qui s'extirpent sous des pierres qui roulent. C'est que, aux premiers chapitres, Jimmy Page n'est alors que Little Jimmy, même s'il griffe des quantités de plages de guitares pour les groupes qui cherchent un talent en entrant en studio ("You Really Got Me", des Kinks, évidemment). John Paul Jones est, lui aussi, assez renommé en tant que side man, enregistrant ses arpèges à la basse et travaillant aux arrangements des autres. Mais, non loin, Robert Plant n'est encore qu'un chanteur amateur, qui fait ses premières vocalises dans les pubs de la Vieille Angleterre, et John Bonham qu'un batteur féroce et sale gosse de son quartier, comme il le restera toujours, tout en devenant l'un des meilleurs drummers du monde et, probablement, depuis trente-cinq ans, de l'au-delà.
Quelques sessions plus tard, quoique dans l'anonymat journalistique, le groupe est déjà au plus haut de la gloire populaire, surclassant The Beatles et The Rolling Stones. Rien que sur la moitié du premier album, il y a déjà toute la signature de Led Zeppelin : la couleur acoustique, les riffs électriques, les arrangements en ruptures, en déchirures, le hammer rythmique, le blues d'un Robert Johnson, l'union sacrée voix-guitare, et les coups d'archets de "Dazed And Confused". Le disque suivant démarre fort, très fort : "Whole Lotta Love" frappe d'un sceau nouveau la musique de l'époque, grâce à la brutalité entière du quatuor, "Ramble On" ou "Moby Dick" ajoutent leur caractère intemporel. "III", injustement sous-estimé, cache des trésors intimistes et violents, avec les saccades de "Immigrant", l'oriental "Friends", le banjoïstique "Gallows Pole". Le quatrième enregistrement est celui de "Stairway To Heaven", un hymne, un roc(k), Tolkien et Jansch réunis, l'alliance parfaite du blues, du folk, du rock. Sous les calmes arpèges gronde un Led Zeppelin en volcan.
Parallèlement à la musique, rixes, bizutages, orgies, attestent lamentablement que les pires clichés sex, drugs and rock'n'roll ne sont pas une légende ; du moins, pour les four symbols qui s'efforcent, sans peine, à lui conférer ses titres de noblesse. 
« Des barbares », sont-ils ainsi décrits lorsque la presse daigne parler d'eux, ce qui déclenche bien des rires chez les principaux concernés. Les maintes colères seraient-elles "excusables" ? Un soir, à Nantes, le groupe saccage l'hôtel où les musiciens sont descendus, faute de n'avoir trouvé de quoi préparer du thé — cela peut déclencher de terribles contrariétés, sûr. Comme nous devons admettre, le plus légitimement du monde, que l'idée de jeter par les fenêtres des chambres toutes les télés d'un hôtel s'argumente facilement. Une autre fois, Bonzo manqua — on l'en empêcha — de détruire un train, fâché du retard que ce dernier accusait. « C'est un enterrement de vie de garçon qui ne se termine jamais », justifie Page, en éternel adolescent. Pagey, Jonesy, Percy et Bonzo sont autant indisciplinés que leurs cheveux sur leurs têtes de mômes. Leur folie est une douce et dangereuse poésie.
La saga de Led Zeppelin démarre aux États-Unis, comme le symbole d'un pèlerinage aux sources du blues du Delta qui inspira les fondateurs du groupe. Sur scène, les concerts se suivent, ne se ressemblent pas forcément — puisque les quatre improvisent longuement (écoutez les archives live des prestations du groupe) —, mais ont une constance, l'énergie métallique insufflée par une cohésion instrumentale exceptionnelle : « Ce furent Mardi Gras, les Saturnales et le Nouvel An chinois réunis en un seul et unique concert de rock », raconte-t-on, lors de la tournée de 1972.
Stephens Davis détaille les titres enregistrés, les sessions, les influences multiples, le matériel, évoque les rencontres avec l'inspirateur légendaire, Elvis Presley, ou avec la divine égérie Joni Mitchell. 
L'auteur chronique nombre de concerts, les discours, les rappels, l'ambiance depuis les loges et... les coups-de-poing, qui s'échangèrent parfois, au gré des mauvaises rencontres. Toute la légende, fidèlement résumée, du célèbre groupe qui scelle les deux décennies des années '60 et '70 au ciment d'un rock lourd et aérien.
Led Zeppelin : un sorcier, un hippie, un discret et une bête ; un supergroup spontané, un combo socialement irresponsable, si ce n'est d'avoir influencé Steve Harris (faute avouée), John Cowan (nous l'imaginons) ou some hurdy gurdy players (Page le premier !), à la fois ; la palette est large.
Un livre lu, alors que nous découvrions ce texte des calvinistes cévenols de décembre 1603 qui condamne « ceulx quy portent les cheveulx longs », lu en composant "The Kidnapping Of Lori Maddox".

mardi 25 novembre 2014

Une autobiographie

« J'ai écrit des tas de chansons. Certaines sont nulles, d'autres géniales, d'autres encore seulement passables. Enfin, tout ça, c'est l'opinion des autres. Pour moi, elles sont comme mes enfants : elles naissent, elles grandissent et elles sont lâchées dans le vaste monde et doivent se débrouiller toutes seules. Ce n'est pas un endroit pour une chanson, le monde. Ça peut se retrouver sur une cassette jetée à la poubelle, ou sur un CD abandonné par quelqu'un, ou même dans un bac de disques bradés. Ça peut finir en air oublié qui se languit sur un vinyle à la décharge ou, avec un peu de chance, sur l'étagère d'un disquaire indépendant. »

Neil Young, Une autobiographie   2012.
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Georges Brassens disait qu'une fois écrites, ses chansons ne lui appartenaient plus. Libre à quiconque d'en disposer, de les interpréter, de les posséder. De leur donner nouvelle vie.
Même s'il s'inquiète de leur sort, Neil Young s'est toujours préparé à émanciper ses compositions, à leur offrir la liberté, quitte à ce qu'elles s'évadent, errent, se perdent. Comme il a toujours été, lui-même, un grand voyageur, il accorde à ses créations l'idée qu'elles puissent partir s'aventurer sans lui. Ce grand baroudeur canadien, né à Toronto, en 1945, a effectué ses débuts à Winnipeg, avant d'aller s'installer en Californie, à San Mateo, comme le firent Joan Baez, en son temps, ou… Célestin Jaussaud, bien avant.
Mais ses voyages et multiples virées à travers les états des deux Amériques tiennent à un insatiable besoin de rouler, d'être en partance, continuellement. Tant est-il mené par la faim d'avaler des kilomètres, que l'une de ses passions les plus assumées est la construction de trains électriques, et, bien entendu, l'achat compulsif de belles voitures (Ford, Buick, Cadillac, etc.). Et, au gré de l'énumération de ses automobiles, bus et corbillards, l'artiste raconte, par étapes, ses histoires, de ville en ville, de disque en concert. Parle de ses musiques, de sa vie consacrée à la musique, de ses envies de créer projet après projet, sans cesse, comme une obsession, une boulimie incurable.
Si ce n'était le titre du livre, qui avertit le lecteur, on se laisserait surprendre par la découverte d'une autobiographie camouflée derrière une sorte de journal intime. Car il ne s'agit pas — hélas ? — d'un pavé biographique autoritaire et rangé ; ici, Neil Young prend davantage le rythme d'un récit au verbe plus spontané que construit. Nous avons presque le sentiment que ses « mémoires » n'ont guère subi la moindre relecture. Le texte est brut, abrupt. Parfois maladroit, bien que le caractère d'une rock star visuellement imbue d'elle-même puisse expliquer la « suffisance » de l'écrivain et l'engagement très aléatoire d'une personne éminemment orgueilleuse, qui pousse le vice à juger l'égocentrisme d'autrui.
Un livre lu en écoutant la bande originale du film "Dead Man", l'un des plus beaux albums du chanteur et guitariste — mais que l'auto-biographe n'évoque pas dans ses souvenirs —, et pour essayer d'apprendre tout ce que savent déjà les deux chevaux fous Matthieu et Cyrille sur le Loner.

dimanche 24 août 2014

Mon autobiographie

« Le problème était que, ayant été avant-centre moi-même, j'étais toujours plus dur avec les attaquants qu'avec les autres joueurs. Ils n'étaient jamais aussi bons que moi, évidemment. Je suis désolé mais aucun n'a été aussi bon que moi quand je jouais. Les managers peuvent se permettre de telles vanités et, souvent, ils les infligent aux joueurs. De la même façon, les joueurs pensent être meilleurs managers que la personne en face — jusqu'au jour où ils essayent d'occuper le poste. »

Alex Ferguson
, Mon autobiographie   2013.
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Il y a son éternel combat avec l'Alsacien et coach d'Arsenal, Arsène Wenger, le « rival », le « bon client ». Rien que pour ce chapitre, ce livre est riche d'anecdotes uniques. Il y a ses bras-de-fer avec d'autres managers (Mourinho, pour n'en citer qu'un), et souvent dans son propre bureau, ici-même où les tensions se règlent à grands verres de bières et de vins ; comment cela irait-il plus simplement, dans un pays où « le public du football se compose principalement des gens de la classe ouvrière ».  Il y a ses colères, quand les Red Devils ne sont que le dauphin du champion. Cette autobiographie résume toute la hargne d'un être qui jalouse son voisin, quand ce dernier a un moteur plus puissant dans son bolide. Tout l'orgueil d'un homme qui n'abdique jamais, qui veut le monde du football à ses pieds — ou à ses crampons.
Natif de Glasgow (jeune, il joue, notamment, avec les Rangers), ayant effectué ses premiers faits d'armes comme dirigeant avec d'autres reds, ceux d'Aberdeen, Alex Ferguson est un personnage entier. Attachant et terriblement admirable, autant que nous lisons ce qu'il rapporte. Probablement terrifiant et quelque peu imbuvable, à le côtoyer au quotidien. Dans ses mémoires, qui n'offrent guère de douceur dans un monde de brutes shootant dans du cuir, il explique les coups de poker-menteur, pour attirer et acheter des joueurs, les rafler à la concurrence, grâce à quelques dizaines de milliers de livres sterling. Les meilleurs éléments à qui il réussit à confier les clefs d'Old Trafford sont ceux qui suscitent la convoitise des autres équipes ; et comment mieux juger de cela, si ce n'est par l'égard porté par les supporters d'en face : « L'une des caractéristiques qui signalent un grand joueur, c'est quand les fans adverses lui dédient des chants hostiles » !
Il admire les footballeurs les plus doués. Les désire, naturellement, pour son onze idéal. Les sublime. Et s'en détache, après quelques années, non sans regrets, mais avec certaines amertumes. Selon lui, la trahison n'est jamais loin. Peut-être n'a-t-il pas tort. Peut-être pense-t-il, plus ou moins secrètement, que les hommes lui appartiennent, dès lors qu'ils revêtent un maillot aux couleurs de l'équipe qu'il dirige — en l'occurrence Manchester United, durant ses vingt-sept années au plus haut niveau. Les mots qui reviennent le plus, dans ses témoignages, sont pour dire son refus de reconnaître ses faiblesses, de baisser la garde, d'accepter qu'il perd ou qu'il est en difficulté. Un peu comme sur le terrain où, se plaît-il à rappeler, l'adversaire sait toujours que les Mancuniens peuvent revenir au score dans les ultimes minutes de la partie. Comme si la vie — sa vie — n'était qu'une succession de temps additionnels.
À la lecture du palmarès de Sir Alex Ferguson, seul manque un parcours à la tête de l'équipe nationale d'Angleterre. Un poste qu'on lui proposa, par deux fois. Mais il ne pouvait, en aucun cas, devenir le sélectionneur des Three Lions : « Vous m'imaginez faire ça ? Moi, un Écossais ? J'ai toujours plaisanté sur la question et dit que si j'avais accepté, cela aurait été pour les faire descendre dans la hiérarchie. J'aurais voulu faire tomber l'Angleterre au 150e rang du classement mondial, avec l'Écosse au 149e. »

Un livre lu durant la trêve estivale, les pieds dans l'eau d'un lac de Vaucluse ; une lecture partagée, forcément, avec le Gunner Matteo, grand spécialiste de la Premier League.

lundi 23 juin 2014

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

« Enfin, le triathlon s'achevait. Je ne m'étais pas noyé, je n'avais pas crevé, je n'avais pas été piqué par une méchante méduse. Aucun ours affamé ne s'était jeté sur moi, aucune guêpe ne m'avait attaqué, aucun éclair ne m'avait atteint. Ma femme, qui m'attendait à la ligne d'arrivée, n'avait découvert aucune ténébreuse affaire me concernant. »

Haruki Murakami
, Autoportrait de l'auteur en coureur de fond   2007.
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Un autoportrait de l'auteur, mais pas une autobiographie. Un autoportrait de l'auteur, mais pas qu'en coureur de fond.
On retrouve Haruki Murakami (°1949 Kyōto), comme écrivain, comme penseur, un peu philosophe, un peu humaniste. Mais terriblement coureur de fond. À ne pas laisser s'achever une journée sans avoir avalé ses dix kilomètres de running, son quotidien est rythmé par des foulées régulières. Ce, depuis ses trente-trois ans, à l'âge où le Christ est mort, à « l'âge où Scott Fitzgerald a commencé à décliner. » À l'âge, où il a commencé à consacrer sa vie à l'écriture. À partir de ce jour, en écoutant, notamment, The Lovin' Spoonful dans son walkman, Haruki n'a cessé de courir. Son premier quarante-deux kilomètres, il l'accomplit sous le soleil caniculaire grec, retraçant alors, seul, la distance légendaire menant d'Athènes à Marathon, peinant, souffrant, soufflant, jurant, réalisant que « Rien dans le monde réel n'est aussi beau que les illusions d'un homme sur le point de perdre conscience. » 
Croit-il écrire sur la course — ou nous le veut-il faire croire —, qu'il parle de lui, de son activité d'écrivain, de ses doutes, de ses ambitions, autant avec humilité qu'avec, parfois, une petite pointe d'orgueil. À comparer la discipline qu'il s'inflige en tant que sportif, à celle nécessaire pour mener à bien un nouveau livre : concentration, hygiène de vie, respect de soi.
Participant à des marathons, des triathlons et
à diverses autres courses, Haruki Murakami s'est également essayé aux très longues épreuves comme les ultrafonds, ordonnant à ses muscles et ses jambes de le mener sur des distances de cent kilomètres. Probablement, dans ces exercices difficiles, où les efforts vont au-delà des forces supposées, pour se mieux connaître. Car, dit-il, « On a beau se poster nu aussi longtemps qu'on le souhaite devant son miroir, ce qui est l'intérieur ne s'y reflète pas. »
Un livre conseillé par Karin, lu en préparant le Tour de Mirandon ; course peyremalencque qui passe par Athènes et Marathon ; dit-on.

dimanche 23 février 2014

Lettres à sa fille

« Sous prétexte qu'ils se transmettent d'une génération à l'autre une vieille propriété infestée de punaises, ils ont dans l'idée qu'ils sont des aristocrates, alors qu'à parler net ce sont tout bonnement des indigents. »
Calamity Jane, Lettres à sa fille 1898.
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Ces lettres sont-elles authentiques ? Personne ne le pense sérieusement. Mais, hormis si l'on considère que Martha Jane Cannary (ca1856-1903) était illettrée, elles le pourraient, tant elles content avec une certaine vérité la vie d'une femme qui errait d'un endroit à un autre, qui acheva sa vie démunie, aveugle et rongée par les remords d'avoir abandonné sa fille, une vie qui pourrait ressembler à celle de ladite Calamity Jane.
L'auteure, qu'elle fut la célèbre pionnière aux pantalons d'homme ou une romancière qui eut aimé incarner son héroïne, décrit les Black Hills de l'Ouest sauvage, les Sioux, les Cheyennes, ses parties de poker, ses aumônes, ses boulots de conductrice de diligences ou d'infirmière, de nourrice, même, ainsi que le Wild West Show de Buffalo Bill, où elle joue son propre rôle. Elle évoque, tout au long de cette correspondance, ses fidèles amours pour Wild Bill Hickok, sa reconnaissance éternelle pour le père adoptif de sa fille, Jim O'Neil, son attachement à son cheval Satan, et ses pensées maternelles, pleines de regrets, pour sa Janey.
Les bourgeoises 
de Deadwood, qu'elle accuse de garder des squelettes dans les placards et d'engendrer des fratries de bâtards, sont des contemporaines qui comptent également, dans ses mémoires : « Je n'ai encore jamais tué personne, mais j'aimerais cogner sur la tête de certaines femmes de Deadwood » ; « Si j'étais un homme, il me suffirait de leur flairer une seule fois les aisselles pour être dégoûté. »
Ces vingt-sept lettres, qui s'échelonnent entre 1877 et 1902, ont été dévoilées près de quarante ans après la mort de Calamity Jane, en 1941, par celle qui se disait être sa fille Janey. Elles se lisent aisément, comme nous écouterions une vieille tante, accoudée à la table de sa cuisine, raconter sa pauvre vie, une existence hésitant entre ses heureuses bagarres dans les saloons avec les mégères de la ville et une vie "plus" chrétienne, à cuisiner son mince pie et son gâteau de 20 ans.
Un livre lu, en écoutant "La ballade de Calamity Jane", superbe album — qui n'est pas sans rappeler les ambiances de la musique du film "Dead Man", jouée par Neil Young —, composé et interprété par Chloé Mons, Alain Bashung et Rodolphe Burger.

lundi 20 août 2012

Une vielle sur les genoux

« Une nuit, à demi conscient, l'œil méchant, il avait saisi sa vielle, ouvert la porte de sa mansarde et, d'un geste sûr et décidé, précipité l'instrument dans la cage d'escalier. Du rez-de-chaussée, était monté le son le plus discordant qui soit. Un bruit de cordes se délivrant de leur tension au milieu d'un fracas de bois brisé, heurtant les murs. Appuyé sur la rampe de la cage d'escalier, il contemplait et écoutait, du sixième étage, le triste résultat de cette fragmentation qu'il avait décidée. Sur les paliers, les portes s'ouvraient, les peignoirs apparaissaient. On voyait des bigoudis sur les têtes penchées, et même un homme réputé sourd, en pyjama. »
Richard Gain, Une vielle sur les genoux   2010.
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Nous devrions, peut-être, plus souvent, réserver tel sort à nos instruments.
Ce n'est absolument pas contraire aux règles musicales d'improvisations que nous nous imposons, généralement sans le savoir. Précipiter un instrument — et, dans l'art du bon goût, une vielle à roue — pour une chute au gré d'une cage d'escalier sans âge serait presque un geste avant-gardiste ; « et salutaire ! », ajoute, en chœur, l'entourage du vielleur. Et cela prouverait que la roue cahote mal, sur les reliefs. Mais, artistiquement, ce ne serait pas nouveau. Encore bien moins précurseur. 
D'autres ont brûlé des guitares sur scène, noyé des pianos dans des lacs, customisé des violons de Stradivarius, sans retenue ; lors, le saut sans élastique d'une vielle…
Aussi, comme Richard Gain, gardons la technique du lancer de vielle du haut du sixième étage pour nos cauchemars les plus audacieux.

Un livre offert par Mathilde, dite Ardéchilde, danseuse et mariée aux gants de boxe… et aux pieds-nus au Pays des Hobbits.

jeudi 16 février 2012

Le vinaigre et le fiel

« Quand le cornemuseux ne jouait pas, les garçons se tenaient dans la maison, les jeunes filles sous le porche près du maître de l’ivó. Mais quand le cornemuseux s’installait sur le banc de la kemence et soufflait dans sa cornemuse en peau de chien, comme un enragé. Dès que résonnait son : ai-dé-dédé, dédé-dé-dé-dé... on commençait à sauter et on s’en donnait à cœur joie jusqu’à l’épuisement. Les pieds du cornemuseux suivaient son jeu, frappant tantôt du côté de la kemence tantôt sur son bord bombé en terre battue. Quand il y avait un mariage dans notre famille et qu’on demandait à mon père : « Ne vas-tu pas faire venir un cornemuseux ? », il s’écriait toujours : Ah ! oui, pour qu’il donne des coups de pied dans ma kemence ? Jamais de la vie ! »

Margit Gari
, Le vinaigre et le fiel    1983.
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Le cornemuseux entame un premier air, à la fois plaintif et enjoué. L’instrument à bourdon – sans doute une duda – commence à peine à sonner, que déjà le musicien rythme la cadence à grands coups contre la kemence (le four) sur lequel il est assis. Filles et garçons se lancent avec fougue, sur le sol de l’ivó (la chambre louée pour le bal). Mais ne nous y trompons pas, si la fête est heureuse, effrénée, vive de rires et de danses, ces jeunes gens jettent leurs dernières forces dans des sauts et des pas exaltés, car leurs corps ont souffert de toute une semaine aux champs. Margit Gari témoigne. Elle rassemble, chapitre après chapitre, les pensées et les souvenirs d’une summàs (ouvrière agricole), qu’elle rapporte à Édith Fel, ethnologue. Née en 1907, à Mezőkövesd, à l’Est de Budapest, au sein d’une fratrie de dix enfants, Margit commence à travailler comme nourrice, dès l’âge de neuf ans, Elle quitte alors sa famille, pour s’occuper d’un nourrisson, gagnant son premier salaire, un boisseau de blé payé après ses six mois d’engagement. A douze ans, c’est comme summàs, qu’elle se loue dans les champs de betteraves, au gré des lalifundia (exploitations). Et la vie se poursuit ainsi, saison après saison, chacune ressemblant à la précédente. Une vie où se succèdent les sorciers, les guérisseurs, les avorteuses, les saints, la guerre, l’alcool, la religion, le mariage, les enfants, les deuils, les déceptions, mais une vie toujours affrontée au courage. Au courage, mais avec beaucoup de résignation.
Un livre offert par Lydie, il y a presque vingt ans déjà.

mardi 5 juillet 2011

On m'appelait l'ange vert…

« Alors, à ce moment-là, je ne sais pas ce qui se passe. Je me mets à hurler. Je cours comme un fou, les bras levés, la bouche ensanglantée. Le sang me dessine une fine moustache rouge. Je dois avoir l’air d’un vrai sauvage ! En tous cas, j’ai oublié ma douleur. Je cours comme si je n’avais jamais eu mal à la jambe de ma vie. »

Dominique Rocheteau
, On m'appelait l'ange vert… 2005.

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En récupérant ce ballon hérité d'un dribble incroyable de Patrick Revelli, Dominique Rocheteau tente un geste inné et catapulte le cuir sous la barre.
Trois à zéro, le buteur sait qu’il reste huit minutes à tenir dans cette interminable prolongation. La France entière se crispe face à son poste de télévision, mais la défense dirigée par Ćurković tient. Et l’arbitre siffle. Les Verts viennent d’éliminer la grande équipe du Dynamo de Kiev menée par Oleg Blokhine. Rocheteau, blessé, ne devait initialement pas jouer, mais en le titularisant d’entrée, « Robby avait raison. Une fois de plus... ».
La suite, tout le monde s’en souvient ou la connaît – elle est dans les livres d’histoire – : au tour suivant, St-Étienne se défait du PSV Eindhoven, et se hisse en finale de la pharamineuse Coupe d’Europe des Clubs Champions. Et pour Dominique Rocheteau, le match à Glasgow sera à nouveau calqué sur huit minutes. Huit minutes de bonheur, comme les plus merveilleuses et les plus douloureuses de sa carrière. Sans son numéro sept sur le dos, il entre comme remplaçant alors que ne subsistent que huit minutes pour espérer égaliser contre ces joueurs extraordinaires que sont Gerd Müller, Franz Beckenbauer, Sepp Maier, ce Bayern Munich qui ne cède son autorité depuis ce but sur coup-franc de Roth. Malgré les assauts et les dribbles de l’ailier droit stéphanois et ceux de ses coéquipiers, le score demeurera tristement figé. « Mais pourquoi ce lad n’a-t-il pas joué plus longtemps ? », maugrée encore Rod Stewart…
Un livre lu, le maillot Manufrance sur les épaules.

mardi 17 mai 2011

Toinou

« Le regard d’autrui, dirigé sur moi, me brûlait d’un feu insupportable. Il dénonçait ma laideur et prononçait ma condamnation. Mon aspect me dégoûtait et je fuyais toute surface susceptible de me renvoyer mon image : miroir, rivière, étang. J’étais sale, sans restriction. Jamais le poil d’une brosse n’effleurait mes dents. Jamais un bain total ne décrassait mon corps. J’étais né il y avait un peu plus de huit ans et je me sentais déjà pitoyable comme un vieillard. »

« L’estomac plein jusqu’à la lurette, je repris le chemin de l’église pour les vêpres avec la pieuse détermination de donner toute ma voix au chant des psaumes. Comme trop souvent, hélas, chez moi, cela resta simple velléité. Il ne sortit de ma gorge, malgré de louables efforts, que des sons dépourvus de résonance, tels ceux, pensai-je, que l’on pourrait tirer d’un violon rempli de purée de pommes de terre. »

« Le tribunal ecclésiastique ne condamnait pas. Il ne faisait que soumettre l’hérétique présumé à une sorte d’examen qui vérifiait sa connaissance du catéchisme. Après l’interrogatoire, la note donnée était considérée par le bras séculier qui décidait du traitement à appliquer pour aboutir à la conversion définitive du sujet. S’il y avait risque sérieux de voir ce dernier retomber dans l’erreur, on le brûlait pour lui éviter l’enfer, après avoir pris les mesures adéquates pour l’expédier dans l’au-delà en état de grâce. »
Antoine Sylvère, Toinou, le cri d'un enfant auvergnat  1980.
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Écrit entre 1936 et 1938, "Toinou, le cri d’un enfant auvergnat" est le poignant témoignage du quotidien des petites gens à Ambert, à la fin du XIXe siècle. La magnifique écriture d’Antoine Sylvère, qui conte les premières années de sa vie avec une truculence et un recul comme amusé sur les épisodes et les incidents, n'ennuie jamais. Né au sein d’une famille très pauvre, dans un environnement où la « culture générale de la population ouvrière et rurale semblait s’être maintenue au niveau atteint sous Dagobert 1er », voué à l’illettrisme, l’auteur accompagne son récit de « [...] ce rude patois au vocabulaire si court, avec ses consonnes en « tch » qui figuraient dans la majorité des mots, ses voyelles qu’on retrouverait dans maintes langues européennes et qu’on déclaraient intolérables dans une bouche française. » Pour le petit Antoine dit Toinou — prénommé et surnommé comme son grand-père —, l’apprentissage du français s’effectuera par la lecture des livres d’école, par le catéchisme et les Écritures. Avec ses esclops pour seule richesse, quelques heures d’attention au matin du 25 décembre comme unique déclaration d’amour parental, l’enfant se forgera une personnalité auprès de compagnons de son âge et en fréquentant ses aînés, gagnant, grâce aux accrocs et rares joies de ses longues journées, une expérience pour avancer, souvent naïvement, dans une vie sans avenir.
Un livre prêté par Syl, (pour cela, aussi) à jamais assez remerciée...

lundi 21 février 2011

Chroniques

« Soit je faisais fuir les gens, soit ils venaient voir de plus près. Il n'y avait pas d'entre-deux. »
« J'ai feuilleté un grand nombre de ses manuscrits antédiluviens. Le monde moderne, avec sa complexité folle, m'intéressait peu. Il manquait de pertinence et de poids. Rien de séduisant. »
« J'aurais voulu lire tous ces livres, mais pour ce faire, il aurait fallu qu'on m'envoie dans une maison de repos ou quelque chose comme ça. »
« Dans une des pièces du haut, j'ai étudié les microfilms des journaux de 1855 à 1865 pour me faire une idée de la vie quotidienne à cette époque. j'étais moins intéressé par les sujets abordés que par la langue et la rhétorique. »
« Si tu n'as pas tout ce que tu veux, réjouis-toi de ne pas avoir ce que tu ne veux pas. »
« Woody Guthrie, jeune, n'est pas sans ressembler à mon père au même âge. »

Bob Dylan, Chroniques — 2004.

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De The Beatles à Jimi Hendrix, de Patti Smith à Mark Knopfler, Bob Dylan a influencé des musiciens aussi variés que nombreux.
Héritier des derniers chanteurs de talking blues traditionnels, rock star faussement rebelle, l'homme est difficile à deviner. Avec ses Chroniques, le song writer accorde quelque haltes sur des phases très précises et courtes de sa carrière, narre sa passion pour l'écriture et la musique, exprime ses doutes et ses ennuis.
L'auteur de "It ain't me, babe" et "Sara" tombe enfin les lunettes noires ; mais le regard demeure sombre et impénétrable.
Premier volume de cette autobiographie offert par Cyrille. MerCy !