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mercredi 30 décembre 2015

Les paysans de Languedoc

« Le Cévenol de 1500, paillard et gaillard, épris de danse jusqu'à la folie, papiste, superstitieux et sorcier, sombre dans la nuit de l'oubli et dans les profondeurs du subconscient. »

Emmanuel Le Roy Ladurie
, Les paysans de Languedoc    1969.
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Dans sa thèse de 1966, publiée trois ans plus tard sous le titre maintes fois cité par les universitaires et historiens qui vinrent après lui, Emmanuel Le Roy Ladurie avance que le Cévenol de 1500 est libre et déluré. Où puise-t-il cette affirmation ? Dans l'éternel fantasme que l'homme du Moyen Âge est un joyeux drille, qui ne pense qu'à la fête et aux plaisirs multiples ? C'est un peu probable. Et il a, peut-être, un peu raison. Mais que le Cévenol sombre dans la retenue et la sagesse, subitement, en embrassant la Réforme — comme il l'entend dans ses conclusions —, c'est une autre idée, une hypothèse discutable.
Les règles changent. Les textes sont formels, la vie quotidienne doit être rythmée par le travail, la famille, la réflexion, par du silence et de l'humilité. Est-ce à dire que le Cévenol des XVIe et XVIIe siècles est moins « sage » que ses aïeux ? C'est moins sûr. Les délibérations des consistoires gardois ne manquent pas de nous décrire un pays qui s'amuse, qui flirte continuellement avec les lois et les devoirs.
Ainsi, en 1602, la Dame de Peyremale est-elle sévèrement rappelée à l'ordre par l'assemblée des farouches calvinistes avec qui elle partage sa foi, pour avoir donné bals et danses en son logis, et pour y avoir habillé, déguisé et masqué les jeunes gens allant fêter Carnaval. Durant cette même période, les confréries louent des joueurs de violon, pour mener le trouble dans les rues d'Alès, à la Sainte-Lucie ou à la Saint-Blaise. On danse, on boit, on joue aux cartes (des cartes, que l'on retrouve encore coincées dans les registres des notaires), la jeunesse s'adjuge tous les amusements, passant dans les dédales de la ville, sonnailles aux pieds, en criant et en chantant. Le Cévenol de 1600 ressemble fort à celui de 1500, seuls les interdits le mettent à l'index, le punissent, le briment jusqu'à en faire un hors-la-loi. Des lois qui ne sont probablement uniquement dictées que pour espérer poser des différences entre les mœurs des protestants et celles des catholiques. Et qui ne sont suivies, souvent, que très difficilement.
Un livre lu, il y a une vingtaine d'années, rouvert pour récupérer cette vieille citation et la confronter aux écrits dénichés, dernièrement, dans les archives du consistoire d'Alès.

dimanche 29 novembre 2015

Le grand Cœur

« Il est un âge où l'on peut forcer sa nature avec sincérité et se convaincre, jour après jour, que l'on suit un chemin nécessaire alors qu'il vous éloigne de votre volonté profonde et que l'on s'égare. L'essentiel est de garder assez d'énergie pour changer lorsque l'écart devient souffrance et que l'on comprend son erreur. »

Jean-Christophe Rufin
, Le grand Cœur    2012.
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Un roman d'après la vie de personnages réels, qui vécurent au Moyen Âge et eurent leur influence sur des évènements majeurs, essentiels, de l'Histoire de France. Un roman construit en imaginant, en contournant les faits. Une hérésie, bien évidemment ! L'historien, quel qu'il soit, ne le peut tolérer. 
Mais là, Jean-Christophe Rufin a effectué une telle et minutieuse recherche, que ses libertés apparaissent comme de véritables hypothèses historiques. D'autant qu'il est, comme Jacques Cœur qu'il prend comme narrateur , natif de la ville de Bourges, attiré par l'Orient, complice de stratégies politiciennes, et, certes dans une mesure plus subjective, humaniste.
Sans s'amuser à écrire comme au XVe siècle, ou avec un cliché de jargon médiéval, Jean-Christophe Rufin rédige son texte avec un vocabulaire et un style qui accompagnent le lecteur au plus fidèle et au plus près d'un genre littéraire possible ou recomposé. À l'instar de cet envoi final façon ars moriendi, qui achève l'ouvrage : « Je peux mourir, car j'ai bien vécu. Et j'ai connu la liberté. » Et l'on ne se rend compte de rien, le récit passe pour être la véritable autobiographie de Jacques Cœur ; son manuscrit, conservé dans quelque fonds d'archives, que Rufin aurait consulté pour organiser les chapitres de son livre. Un peu comme Jean-Pierre Chabrol nous avait fait croire aux feuillets retrouvés entre les pierres de la clède du Gravas, documents qui étaient censés constituer la trame de son œuvre principale, "Les fous de Dieu".

Jacques Cœur
ou le Jacques Cœur de Rufin est un homme emblématique de cette période de l'automne du Moyen Âge. Visionnaire, ambitieux, audacieux, il ne se fie ni au roi, ni à Dieu. Il est à la fois homme de pouvoir et homme du peuple, préférant la discrétion et la prudence aux coups d'éclats. Depuis son premier fait d'armes, alors qu'il n'est encore qu'un enfant, jusqu'à sa fuite sur l'île de Chios, sa vie ressemble à un long présage. Il s'attache toutes les confiances, devient le conseiller et confident du roi et, plus encore, l'intime de sa maîtresse , voyage en Méditerranée, foule la Regordane pour traverser les Cévennes, initie des affaires à partir de réseaux à l'échelle du monde connu. Cinq chapitres, durant lesquels le personnage de Rufin pense à haute voix. Doute du monde et de lui-même. S'interroge sur l'heure de sa fin.
Un livre prêté par Marie-Claude, que nous allâmes visiter en empruntant en partie ledit Chemin de Regordane ; elle imaginait bien que cet écrit pouvait autant nous distraire que nous instruire.

vendredi 27 février 2015

La grammaire, c'est pas de la tarte !

« […] le français était du latin parlé par des Germains. »

Olivier Houdart & Sylvie Prioul,
La grammaire, c'est pas de la tarte ! 
  2009.
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Si Charlemagne n'a pas inventé l'école, on ne sait qui a créé la grammaire française. Une chose est sûre : plusieurs se sont amatinés, pour accoucher d'idiomes aussi complexes, et ils durent bien rigoler ! Et, ni un livre, ni même ce livre, n'y suffiraient pour tout comprendre.
Les verbes et leurs auxiliaires éprouvent notre patience. Fugueuses exceptions, qui s'échappent dès que la règle tente de les séquestrer dans un cadre formel. À en perdre, et son latin (d'écurie), et ses conjugaisons, qui passent leur(s) temps à faire la fête, ou, à la moindre occasion, qui virent leur cuti à l'imparfaite — tentante syllepse.
À notre décharge, cette langue française et compliquée est le legs d'une généalogie alambiquée. D'une recette qui cuisine racines celtes et gauloises, relevées de condiments méditerranéens et à la faveur de nombreuses sauces étrangères. Dans un même plat, où marinent des pièces protéinées choisies sur les étals du Grand Nord, chez « ces gens qui parlent des langues ressemblant à des maladies de gorge et qui s'enduisent les cheveux de beurre rance » (encore une histoire de tignasse, alors que nous apprenons, ici, qu'il ne faut pas marquer le pluriel à sèche-cheveu), comme le définissait Jean-Dominique Merchet dans "Lettre ouverte à ceux qui ont fait souffrir la France !". Allez, ensuite, imposer quelque discipline au sein d'une fratrie : une mère n'y reconnaîtrait pas ses épithètes.
Et pourtant, entre les Serments de Strasbourg, l'Édit de Villers-Cotterêts et les réformes de 1990, Villon et Brassens, Rimbaud et Desproges, Voltaire et Chabrol, ont réussi à tirer leur épingle du jeu des bottes, en faisant leur foin des verbes et des mots qui s'y amusaient depuis de nombreuses lurettes. 
Un livre lu, en découvrant les 
« écris bastards » de Suzanne Bezon, femme du Claux, à Peyremale, qui ajouta, un jour de mai 1609, sa pieuse prose, en désheurant la cursive savante du notaire de son village

mardi 10 septembre 2013

Le métier de bourreau

« Nul ne peut dire qui est le bourreau, il n'a aucun statut légal, pas de véritable existence officielle. Nul texte ne définit sa fonction ; personne, depuis 1790, n'a cherché à fixer dans un texte légal ou administratif ce qu'il devait être, ni pourquoi il devait être. Le premier texte de l'Assemblée nationale, qui choisit la décapitation comme mode d'exécution, la loi du 6 octobre 1791, ne dit pas qui l'appliquera. […] Alors que les fonctions les plus banales, les plus quotidiennes, ont été définies par des textes précis et souvent surabondants, que le statut et le recrutement du moindre agent municipal, du fonctionnaire le plus subalterne, le plus humble, font l'objet de décrets, de lois et de règlements d'administration aussi nombreux que touffus, aucun texte n'a jamais tenté de préciser qui serait chargé de cette fonction suprêmement importante, capitale : donner la mort au nom de la société. On délègue ce pouvoir exorbitant, monstrueux à un homme racolé à la sauvette dans des conditions indéfinissables, selon des critères inconnus. Et cela dure depuis des siècles. Pour être habilités à dresser des procès-verbaux de contravention constatant des délits très mineurs, les gardes champêtres et les gardes-chasse doivent être assermentés, pas l'exécuteur. Alors que pour couper les cheveux de ses contemporains il faut d'abord obtenir un certificat d'aptitudes professionnelles, le premier venu fait parfaitement l'affaire pour leur couper la tête. »
Jacques Delarue, Le métier de bourreau 1979.
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Jacques Delarue est invité sur Radio France, à l'occasion de la ré-édition de son livre, "Le métier de bourreau". Nous prenons l'interview en cours, par hasard, et sa passion pour le sujet — peu joyeux, au demeurant — encourage à découvrir la première moitié de l'émission. Grâce à un échange de courrier avec la production de la radio, nous parvenons à obtenir une copie, sur cassette audio, de l'enregistrement — cette bande, qui arrive dans un petit colis, avec un mot de courtoisie, est le noble ancêtre du podcast, vous l'aurez compris. Cette heure de discussion, entre l'animateur et l'auteur, incite à présent à en savoir davantage. Le livre est acheté, dans les quelques jours qui s'en suivent.
Au départ, dès 1950, Jacques Delarue travaille, en collaboration avec Alister Kershaw, à l'élaboration d'une enquête sur la guillotine et les exécuteurs. L'écrivain australien, ayant accentué son étude sur la connaissance de la
« machine », publie "A History of the Guillotine", en 1958. Mais Delarue qui, entre temps, s'est recentré sur l'autre partie du sujet initial, les exécuteurs, poursuit ses recherches durant encore plus de vingt années, avant de sortir son livre. Et heureusement ! l'ouvrage est unique en la matière, proche de l'exhaustivité.
Cette histoire du métier de bourreau énumère « l'évolution
» des moyens de torture, les inventions, toutes plus ignobles les unes que les autres, pour une mise à mort lente, depuis l'Antiquité jusqu'à la Révolution, sans oublier les belles heures du Moyen Âge, évoque aussi les généalogies des familles de bourreaux (les Sanson, par exemple), où règnent une endogamie exemplaire (autre exemple : les Jouënne, en Normandie), liste les anecdotes les plus marquantes des exécutions légendaires.
Ce métier de bourreau, que l'Histoire et les gens, probablement
« par pudeur », ont volontairement oublié de définir, n'est pas un léger sacerdoce. Non seulement, il dure au long du court et simple temps de la carrière d'un homme, mais il implique, non négligemment, une famille entière, et cela sur plusieurs générations. Le bourreau assassine au soleil. Il est à la fois détesté et respecté, et son œuvre (ou ses hautes et basses-œuvres, plus exactement) est un spectacle des plus populaires, de tout temps, sur toutes les places, en province comme à Paris, dans les bourgs et les grandes villes. Artisan de la mort, il sait faire souffrir dans les règles de l'art, liant une complicité évidente avec ses « patient » (clients ?) — exemple du bourreau Capeluche, condamné en août 1418, qui place lui-même le billot, apprécie du pouce le tranchant de l'épée, puis explique à son valet maladroit comment il doit s'y prendre pour le frapper ! Homme d'une éternelle empathie, c'est en grand professionnel qu'il écourte les souffrances de ses « clients » (patients ?), moyennant quelques liards, certes, à la famille du condamné, mais, dans l'intérêt du spectacle, en redoublant de discrétion, de tact, faisant montre de vivacité et d'un calme froid, lors de l'étranglement qui abrège l'agonie de la victime, et avec le consentement d'icelle. Sentimental bourreau, indiquait Boby Lapointe…
Un livre lu et relu, notamment pour mieux comprendre les conséquences de la décision, en mars 1602, de faire replanter et redresser les fourches patibulaires en la juridiction du seigneur de Chamborigaud, au mandement de Peyremale.

mercredi 12 juin 2013

Five dollars a day

« Il est grand temps de nous débarrasser de l’idée que les loisirs pour les ouvriers sont soit "du temps perdu", soit un privilège de classe. » 
« Que le Diable trouve du travail pour les mains oisives est probablement vrai. Mais il y a une différence profonde entre les loisirs et l’oisiveté. Nous ne devons pas confondre loisirs avec fainéantise. »
Henry Ford, World's world  1926.
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En 1926, un grand américain, Henry Ford (1863-1947), proposait à ses ouvriers de travailler moins. Cinq jours par semaine, pas plus. Et gagner autant, qu’en six jours de présence derrière les machines. Deux jours de repos, par semaine, ce n’était pas une idée, mais une révolution ! Une utopie ! Déjà, douze années auparavant, le constructeur automobile s’était signalé pour avoir doublé les salaires par deux : « five dollars a day », avait-il promis et accordé. Deux jours, soit. Mais, pour quoi faire ? Pour dépenser l’argent gagné à la sueur du front, durant les journées précédentes, pardi. Ce n’était pas une idée, mais une stratégie. Du capitalisme, camouflé en progression sociale.
Adonc, l’ouvrier, qui n’était pas contre ce changement, gagna son jour de repos supplémentaire. Et bénéficia de cet augment hebdomadaire, pour dépenser à loisir. Était-ce trop, alors ? On arguait, que l’ouvrier disposait, ainsi, de deux jours au lieu d’un pour « boire » son salaire. Ford répliquait que « les personnes qui consomment la majeure partie des marchandises sont les gens qui les fabriquent » et que « les personnes ayant une semaine de cinq jours consommeront davantage de biens que les personnes ayant une semaine de six jours ». On découvrait, là, que les réformes sociales favoriseraient la croissance économique.
Deux journées de repos, définies comme devant être consacrées aux loisirs, est-ce trop,
de nos jours, alors que le budget pour les loisirs d’un ménage moyen se compte, concrètement, en de maigres possibilités ? Faudrait-il retravailler six fois par semaine, pour oublier ce numéraire échangé contre la sueur versée, cet argent tentant et insuffisant à la fois ? Panem e circenses, cela n'a jamais été une idée pour améliorer le bonheur quotidien, quand le bonheur s’achète à prix d’or. L’homme n’a plus les mêmes nécessités qu’autrefois. Il n’a plus les mêmes joies, les mêmes occupations — ou non-occupations , ni les mêmes volontés. L’homme n’est plus un chasseur-cueilleur. 
Un article trouvé et confié par David, humble économiste et discret révolutionnaire devant l’éternelle vie toute-puissante.

dimanche 31 mars 2013

La parole doit d'abord être écrite

« La parole doit d'abord être écrite, puis, pour une juste sentence, parvenir jusqu'à nous. »
Jules 1er, in La papauté, Paul Johnson  340.
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Alors que l'on nous promet la fin de l'écriture manuscrite pour la décennie à venir, apprécions cette phrase énoncée par l'un des premiers papes de l'Histoire. Même si la lettre adressée par ce dernier aux évêques d'Orient n'avait pas pour dessein d'avertir autrui sur la nécessité de sauver le travail des épistoliers, l'on s'inquiétait, déjà, d'une certaine manière, de l'importance de rédiger, d'abord, et de parler ensuite.
Alors qu'un projet de règlement européen tente de modifier la conservation des archives, de gommer radicalement notre identité, on peut comprendre d'autant plus l'importance d'identifier une parole par son acte de naissance : un écrit. L'écriture aurait-elle plus d'autorité que la parole, que l'on intente contre elle ? C'est bien probable. Et pourtant, le monde n'a peut-être jamais autant écrit que lors de ces dernières années. Même si l'on écrit souvent « à tort et à travers » — tant mieux
 et tant pis !
Un livre lu, sans forcément s'intéresser à l'élection d'un nouveau pape à la tête de l'Église catholique.

mercredi 30 janvier 2013

Montaillou, village occitan

« Trop de gens aujourd'hui — et même dès 1300… — considèrent les paysans comme des « brutes épaisses ». Ils confondent le silence rural, la timidité, le non-don de soi et la pudeur de l'homme des champs, avec l'inculture. »
Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan   1975.
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Dans nos recherches, la connaissance du quotidien des petites gens demeure, quoique l’on découvre, systématiquement ignorée. Sûr, nous l’imaginons, le décrivons, le construisons à partir de bribes, de regroupements, de déductions pour le moins hasardeuses ou prétentieuses, mais nous sommes bien loin d’obtenir l’assurance de l’image précise d’une vie au village, avec ses échanges et ses conversations banales autant qu'improbables. Les pensées à hautes voix des habitants se sont éteintes avec le temps. Et ce ne sont ni les registres éparpillés sur les étals de quelque dépôt d’archives, ni les toiles des maîtres dans les musées, qui nous restituent l’univers réel d’une journée au XIIIe ou au XIVe siècles.
Pourtant, Emmanuel Le Roy Ladurie nous fait (ou ferait presque) croire qu’avec les rapports de l’inquisiteur Jacques Fournier, évêque de Pamiers, des scènes plébéiennes s’ouvrent devant nous en de longs tableaux. Des estampes qui se coloreraient, après que l’on eut défroissé les rideaux d’un théâtre. Besson et Spielberg, réunis, ne feraient mieux que notre docteur honoris causa. Herzog, Tavernier, Vigne ou Jean-Jacques Annaud, à peine.
« L’enquête », menée par l’auteur d’un précédent ouvrage de référence, Les paysans de Languedoc, n’est rien d’autre qu’une immense étude de mœurs qui couvre trente années de la communauté d’un petit village de haute Ariège, Montaillou, entre 1294 et 1324. Rien ne nous est plus inconnu, en ce qui concerne les liens — pour le moins très intimes, ici — entre les Montaillonais, les
Montaillonaises, les seigneurs locaux, les religieux, les familles influentes, les bergers et les marchands du pays appaméen. Aux témoignages des croyants, hérétiques, infidèles, bonshommes, ménagères et servantes, et sous fond de climat cathare suspicieux et délétère, les tempéraments se dessinent, les tensions se révèlent, les enjeux s’éclaircissent. Comme si c’était hier.
Un livre relu, avec le souvenir de ce village de Montaillou, dont les domus, dispersées sur son sèrre pentu, au cœur d’un été ariégeois, nous offraient récemment l’impression d’un Moyen Âge ressuscité.

mercredi 19 décembre 2012

Traité des reliques

« Les dernières reliques qui appartiennent à Jésus-Christ sont celles qu'on a eues depuis sa résurrection, comme un morceau de poisson rôti que lui présenta saint Pierre, quand il s'apparut à lui sur le bord de la mer. Il faut dire qu'il ait été bien épicé, ou qu'on y ait fait un merveilleux saupiquet, qu'il s'est pu garder si longtemps. »
Jean Calvin, Traité des reliques   1543.
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Où l'on pourrait creoire qu'un tel texte feust escript par le sieur Desproges, en d'aultres espoques. Il n'en est rien. Cet humour, railleur, est de l'œuvre et de la plume de Jehan Calvin, resformateur tant satirique qu'il semble le plus acerbe des hérétiques de son tempz. Dans son Traité, il s'attaque à l'idolastrerie papiste, incrimine fermement l'Esglise catholique, apostolique et romaine, laquelle voue un culte des reliques dont il se moque et qu'il condamne, comme tout protestant, avec violence, l'accusant au passage pour son incohérence générale.
Pour cet ouvrage, publié en 1543, en français (et non en latin), on ne sait quelles sources utilisa le théologien pour inventoriser de la sorte. Mais les exemples, nombreux, mesme si non exhaustifs, sont exacts. Tout comme le rire est souventes fois sous-jacent, mais toujours vif, cruel, volontairement agressif, pour poincter de l'index les adorateurs de la Vierge Marie, de saint Michel, de saint Jean-Baptiste, de quelques apostres et aultres saints, qui recensent ici un drap, là les ossements, ailleurs encore une dent ou des objets ayant appartenus aux personnages vénérés.

Un libvre lu par un descendant de Pierre Amat, dit
« le Viel », et Jehanne Jaussal, qui se marièrent en ladite année 1543, en pays calviniste, à Génolhac

vendredi 30 novembre 2012

Nous ne descendons pas du singe

« L'homme ne descend pas du singe : il en est un lui-même. »
Émilie Rauscher, Nous ne descendons pas du singe, in Science & Vie   2010.
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Charles Darwin nous avait déjà un peu incité à penser que nous fûmes animal, qui plus est de la grande famille des quadrupèdes.
Cependant, à chercher désespérément ce fameux chaînon manquant enfoui dans les sols de la Préhistoire, nous avions un tantinet oublié que nos origines se confondaient avec celles des grands singes. Si nous n'étions pas uniquement Homme, notre fierté de Sapiens Sapiens nous permettait d'assumer un arbre généalogique complexe. Mais voilà, si nous cousinons avec le singe, c'est que nous en sommes un, dixit le savant. Mais si l'Homme est un singe — comme le singe, lui-même —, la nouvelle peut autant nous surprendre qu'amuser voire choquer ce dernier : nous sommes si peu de choses, commence-t-il à songer…

Un article lu au cœur d'un magazine volé (comme notre ancêtre chipait une banane) entre deux dizaines de journaux empilés pour distraire les patients d'un éminent singe-médecin.

mercredi 17 octobre 2012

Le vielleur

« Un monde dur et brutal, cynique et cruel, peu sympathique, qui attire et fascine à la fois, et qui inquiète. »
Pierre Rosenberg, Georges De La Tour   1992.
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Il y a toute l’austérité de « l’automne du Moyen Âge », dans cette toile de jeunesse attribuée à ce peintre resté si longtemps méconnu. Et cette attirance, qui encourage à s’éloigner si l’on s’approche un peu trop du tableau, fonctionne étrangement. Sauf, peut-être, pour un joueur de vielle d’aujourd’hui, curieux et intéressé...
L'un des premiers joueurs de vielle « connus », vraisemblablement peint dans le premier quart du XVIIe siècle, par Georges De La Tour (1593-1652), est là, enfin. Depuis près de vingt-cinq ans, nous attendions l'instant de l'approcher, de le  « regarder », lui, l'aveugle, "Le vielleur", dit le vielleur au chapeau ou le vielleur à la mouche. Si réaliste. Si réel.
Bien entendu, l'exposition "Corps et ombres — Caravage et le caravagisme européen", que propose le Musée Fabre de Montpellier, est une merveille. Mais la salle consacrée au peintre Lorrain, où est accroché ce tableau, parmi autres diurnes et de célèbres nocturnes, retiendra toute notre émotion. Trois chanterelles, deux bourdons, une corde trompette. Et leurs cotons, enroulés, travaillés par la roue. Le cache-roue — posé sur d'autres toiles de la même série — qui tombe, comme nous l'oublions, nous-mêmes aussi, souvent. Et, sur ces bourdons qui sonnent, en contre-point de quelque accompagnement qui nous demeurera à jamais imaginé, le chant du musicien, comme une plainte sourde, qui décrit, forcément, un monde dur et brutal, cynique et cruel, qui attire et fascine à la fois ; qui inquiète presque…

Un livre relu, après la visite de cette exposition avec Lena.

lundi 1 octobre 2012

Quelle langue parlaient nos ancêtres préhistoriques ?

« Voilà pourquoi, quand vous entreprenez une recherche nouvelle, il vaut mieux laisser fonctionner votre intuition et ne pas commencer par vous faire une grosse bibliothèque et lire tout ce que les autres ont écrit avant vous. Lisez leurs livres, après ! Pour avoir des idées neuves, il ne faut pas être prisonnier des autres. »
Marcel Loquins,
Quelle langue parlaient nos ancêtres préhistoriques ? 
  2002.
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L’idée est vraie. C’est probablement à l’intuition, et sans doute parce qu’il n’est ni linguiste, ni paléontologue, que Marcel Loquins a réussi à entreprendre cette passionnante recherche sur les langues préhistoriques. Peut-être même, parce que son propre patronyme évoque plus qu’étrangement celui d’un véritable descendant des premiers Homo loquens…
Car Marcel Loquins épie, dans la paléontoponymie notamment, les mots qui eurent voyagé depuis que l’Homme entra dans une caverne pour y loger ; et bien avant, dit-il ! Ainsi, traque-t-il même le mot homme (« Ecce homo ») et, bien évidemment, le mot qui désigna Dieu ou quelque divinité, et qui serait — avec certitude, selon lui — Hel,
premier témoignage d’un langage articulé, première syllabe prononcée et transmise dans l’histoire de l’oralité, premier élément qui permet, aujourd’hui, de pointer la différence essentielle entre l'Australopithèque et « l’animal pensant »... et donc parlant, que nous sommes devenus.
Autant que nous trouvons, parfois, quelque présence d’une plante ou d’un insecte creusé dans un extrait de roche, autant Marcel Loquins collectionne les phonèmes fossiles qu’il découvre. Qu’il découvre, comme s’il ramassait des cèpes, des girolles, des chanterelles, car Loquins est, au départ, et reconnu comme tel, un spécialiste mondial des champignons — discipline pour laquelle il effectue des comparaisons surprenantes avec l’évolution des langues préhistoriques.
Autre parallèle évident pour lui, le babil du bébé, qu’il confronte avec le langage qui s’installa progressivement, durant un million d’années, chez nos très lointains ancêtres : les consonnes, que l’enfant distingue, puis parvient à maîtriser, inverser avec ses sons de voyelles, seraient sensiblement les mêmes qui évoluèrent avec le temps selon que le larynx se transformait. Selon Marcel Loquins, la progression du langage parlé serait donc à ranger parmi les « catastrophes » historiques les plus importantes de l’histoire de l’Humanité. C'est également le sentiment auquel parvient Elsinoé, le programme informatique doué d'une mauvaise foi sans égale que le chercheur a inventé pour l'aider à conclure sa thèse.

Un livre relu, pour répondre à une question semblable au titre de ce livre, posée par Lena.

dimanche 30 octobre 2011

Lettres de Marie Durand

« Quelle affligeante situation d’être forcée demander à ceux qui ne nous doivent rien. »

Marie Durand
, À la Tour de Constance 15 avril 1762.
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Dans cette lettre, adressée au pasteur Paul Rabaut, et simplement signée « La Durand », la plus célèbre des prisonnières huguenotes décrit une nouvelle fois sa situation dramatique et celle de ses coreligionnaires séquestrées dans la même et particulière cellule.
Celle qui grava ce Résister sur les murs du plus haut étage de la Tour de Constance se désole que ces femmes soient à jamais endettées, redevables envers autrui pour les secours adressés par quelque élan de solidarité afin de les aider à soigner les multiples maladies endurées au long de leur interminable captivité. Elles n’ont que leurs mains pour coudre des bas ou rapiécer jupes et robes, parfois même vendent-elles leurs hardes, faibles ressources qui leur permet de gagner quelques sols. Avec ce peu d’argent et les dons de bienfaiteurs, elles acquièrent du bois pour se chauffer l’hiver, des lentilles et du riz à cuisiner.
Comme seules distractions, la lecture et... le chant, comme nous pouvons le noter grâce à cette demande touchante qu’effectue Marie Durand à sa nièce, quand elle souhaite recevoir un psautier avec ses partitions – ce qui semble indiquer qu’elle possède l’aptitude à lire la musique. Au même titre que leurs camarades galériens, ces femmes sont des « prisonnières politiques, des otages », à une époque où la liberté de conscience n’existe pas. Née en 1711, au Bouchet de Pranles, Marie Durand restera enfermée de 1730 à 1768. Après sa libération, elle vivra huit années dans sa vieille maison, à la pointe nord de la Cévenne vivaroise.
Des lettres lues dans le livre publié par l’un des descendants de la branche maternelle à Marie Durand, Étienne Gamonnet.

mardi 30 août 2011

Ars moriendi

« Pour bien mourir, il faut bien vivre, car on n'a jamais veu d'acord mauviaize vye ny bonne mort »

Jean Chabert
, notaire à Montselgues 1638.
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Dans son registre, ce livre des contrats annuels et perpétuels qu'il consigne depuis son hameau de Montselgues (Ponteils-et-Brésis) et au gré de ses déplacements dans la haute vallée de la Cèze, le notaire Jean Chabert utilise une belle formule qui lui sert d’épigraphe.
Même si sa plume, toute encore trempée d’un XVIe siècle tardif, semble personnaliser sa pensée, l’exergue trouve son inspiration dans les ars moriendi plus anciens. L’art de bien mourir — de bien se préparer à sa mort — devint, avec le temps, un art de bien vivre. C’est ainsi, que Jean Chabert évoque le passage entre la (sa ?) vie et la mort. Se préparer à la mort, plus qu’un conseil chrétien, c’est sans doute une philosophie qui pourrait encore sagement se transmettre de nos jours.
Mais, on l’aura compris, il ne s’agit pas seulement de bien vivre, il faut aussi savoir bien mourir. Certaines personnes ne veulent pas grandir, pensant secrètement ne jamais mourir [...] : la toute puissance, l'orgueil, le refus d'être juste un être humain, le refus de ne pas être une exception. Le pathos de nos amis, de nos amours, font d’eux des Narcisse qui s’ignorent. Mais « pour bien mourir, il faut bien vivre » (et inversement), rappelle Chabert le Cévenol ; admettre cette réalité qui nous installe non pas au cœur de l’univers mais dans l’univers, parmi les autres, ni plus ni moins dissemblables. De simples mortels, en somme.
Un registre consulté aux Archives départementales du Gard, en 1994 ; une citation partagée avec les sentiments de Karin sur la question.

lundi 28 février 2011

Les fous de Dieu

« Lors, je vis ses yeux, pour la première fois. Qu'ils sont bleus, qu'ils sont grands, je ne le sus qu'à cette minute. L'usage n'est point de regarder les yeux des gens ; il faut des querelleurs, à l'heure du défi, pour cela. Les yeux d'autrui sont un passage où l'on ne s'attarde guère. Mais voilà, je m'arrêtai dans les yeux de Finette, je m'y cramponnai, comme un qui se tient à l'huis, bras en croix, pour n'être point tiré céans. Une peur bien étrange me donna les yeux de Finette.
Ils sont d'un bleu gris fort commun en pays
Raïou, mais ils me parurent immenses, hors de rapport avec la pécole, si menue, qu'un jour que nous avions guéé, comme nous nous séchions dans l'herbe, la raïoulette se fit un jeu de mettre ses deux pieds dans un de mes sabots.
Un charme reliait nos yeux, au point que je penchai la tête sur mon épaule, une fois, pour voir, et je la vis, comme dans un miroir, pencher pareillement la sienne, un charme qui pouvait tout effacer, de la création, qui n'était point les yeux de Finette : plus d'hirondelles, plus de ruines, plus de grand soleil d'août, plus même de ciel ! j'étais au mitan de ses yeux, avec du bleu tout autour, à perte de vue…
»

Jean-Pierre Chabrol, Les fous de Dieu — 1961.
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Né à Chamborigaud, à Pont de Rastel, dans la maison appartenant aux siens depuis 1610, Jean-Pierre Chabrol (1925-2001) n'a pas que rédigé sur sa Cévenne, mais c'est l'œuvre qui s'inspire de ses montagnes qui demeure la plus poignante à son répertoire, et les "Fous de Dieu", ce récit à la fois bouleversant et terriblement réaliste, est, depuis cinquante ans, le "manifeste" contemporain qui témoigne de cette période si trouble de l'Histoire « où les hommes de la terre n'avaient rien, pas même de nom, n'étaient rien et naissaient et mourraient sans laisser plus de traces qu'un lièvre sur un pré ». Un livre écrit sous la dictée transmise par les songes des gens de sa mèna
Un livre lu et relu… à relire encore.