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samedi 31 octobre 2015

Football total

« Je me souvenais que, lorsque les joueurs d'Ajax entamaient une chanson, je m'interrogeais un moment pour savoir s'il s'agissait de leur voix ou d'une cassette enregistrée. Toutes les grandes équipes, me disais-je alors, doivent savoir chanter ! L'équipe de France, elle, entonnait un refrain, puis déraillait et abandonnait. Elle paraissait incapable de chanter la même chanson, comme de jouer le même match, du commencement à la fin. »

Stefan Kovacs
, Football total    1975.
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Les Baratelli, Trésor, Adams, Guillou, Bereta, Revelli pas plus l'aîné que le cadet de notre enfance ne savaient pas chanter. Terrible témoignage. Ils étaient nos héros, nos ténors préférés ! Certes, la cohésion générale ne trahissait pas une grande harmonie, aucun véritable soliste ne semblait se détacher de l'ensemble, et pas un chef d'orchestre n'était capable comme le sera, un peu plus tard, Platini de mener l'ensemble à la baguette, mais de là à conclure que l'équipe de France ne possédait pas de talent naturel pour la polyphonie vocale, c'est attristant ; un rêve de gosse brisé. Et c'est un spécialiste qui l'estime : Ştefan Kovács, grand amateur d'opéra, a de la feuille. D'ailleurs, il a passé des centaines d'heures dans les loges de choristes néerlandais, considérés comme les meilleurs interprètes des années soixante-dix. 
Quand Kovács arrive en France, en 1973, il laisse derrière lui deux saisons à la tête de l'Ajax Amsterdam, club qu'il a mené à deux titres consécutifs de champion d'Europe. Les Cruijff, Neeskens et Haan sont alors à l'apogée de leur carrière, et s'ils s'apparentent à des pop stars avec leurs cheveux longs, le football exceptionnel qu'ils pratiquent ne peut se comparer à aucun autre. Ils règnent en maîtres sur les terrains, inventent, avec leur entraîneur, un style nouveau, apportant leur pierre à l'édifice du football moderne.
Lui-même héritier de Rinus Michels et disciple de Helenio Herrera,
Ştefan Kovács participe bel et bien au renouveau d'un sport qui perd alors de sa superbe, avec le déclin de l'empire brésilien et l'essor du jeu allemand, très athlétique, ou du catenaccio italien, basé sur un système défensif ennuyeux. « Depuis la Coupe du Monde 1958, qui fut le triomphe du romantisme, le football est, en quelque sorte, entré dans l'âge classique », affirme-t-il.
Fort de ce constat, le technicien roumain (il est né en 1920, à Timisoara), devient le maillon entre l'après 1958 (la France termina sur le podium de la Coupe du Monde organisée en Suède) et les deux dernières décennies du XXe siècle, qui verront les succès de deux générations de Français. S'il n'est, par les résultats obtenus, qu'un modeste sélectionneur de l'équipe de France, il est celui qui impose de nouvelles méthodes, de nouvelles idées, de nouvelles ambitions, et, précédant le fabuleux Michel Hidalgo, celui qui place sur le bon tremplin les jeunes joueurs qui amèneront les Bleus à rivaliser avec les plus grandes nations.
Dans ce livre, sorti il y a exactement quarante ans, Ştefan Kovács narre son histoire à mi-parcours d'une carrière surprenante : passer de l'Ajax à l'équipe de France, en 1973, c'est comme si, aujourd'hui, l'entraîneur de l'équipe qui a remporté la dernière Ligue des Champions devenait le sélectionneur de la vingt-deuxième nation du football !
Un livre acheté soixante-quinze centimes, sur un étal avignonnais, et lu tout en échangeant avec Matteo nos connaissances sur le football total et sur Johan Cruijff.

mercredi 29 juillet 2015

Le Ranc de Mirandon

« Alexandre Gibert, pnt et ac.ptant comme dessus, une sienne pièce chastanet, qu’il a assize aux appartenances dud. Pierremalle, terroir appellé La Fare, confron. du pied avec la rivière de Cèze, du chef avec Blaize Gasais, le chemin estant en partie au millieu allant des Malz à l’esglise dud. Pierremalle, d’ung cousté avec les hours dud. Pierre Duranc, le Ranc de Miradone au millieu, et de l'aut. cousté, avec les hours de feu Jean Gasais ou Barthellémy Aussel, le serre venant de la rivière de Cèze, au champ du serre au millieu. »

« Aud. lieu appellé Boys de Filhol, toute laquelle pièce confronte du pied & du chef, traversant le serre, avec la rivière de Cèze, d'ung cousté avec Jean Gasais, et d'aut. cousté Alexandre Gibert, tenant des biens de Pierre Duranc, le Ranc de Miradonne au millieu. »


Simon Chamboredon
, Notaire de Peyremale   1609.
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Le Mirandon est décrit par Ernest Durand, dans ses publications de 1898 et 1905. Et semble indiquer que ce nom a toujours été employé, par les gens d'ici, pour désigner la colline où est posée, depuis plus d'un millénaire, l'église, jadis surplombée par le castèl des seigneurs de Peyremale. Pourtant, nous ne trouvions le témoignage de cette appellation dans la micro-toponymie, malgré trente années de recherches en Archives. Jusqu'à l'hiver dernier, où des articles, datés d’avril et décembre 1609 ― des échanges entre Pierre Jaussal et Alexandre Gibert, puis une vente entre Maurice Mathieu et David Dumazert ―, rédigés par Simon Chamboredon, premier d’une dynastie deux fois centenaires de notaires Peyremalencs et Beaucairois, font clairement apparaître le mot Miradon(n)e, attestant de l'ancienneté du nom. Une découverte essentielle ; espérée depuis plusieurs décennies.
Ce Mirandon est sujet à la mémoire du village. Et, cette année, le Tour du Mirandon est dédié au souvenir de Jacques Larrieu, tragiquement disparu lors des inondations de l'automne dernier. Après une émouvante minute de silence, soixante-dix-sept coureurs s'élancent, en un souffle courageux. En quête d'ambitions pour certains, avec insouciance pour d'autres, sous le soleil et sa chaleur pour toutes et tous.
Nous traversons le Mas Herm, montons au Serre (où nous saluons les cousins Weiss), en crapahutant au-dessus des mas de Valadet et d'Argentclaux, du haut desquels plusieurs siècles nous contemplent. La sinueuse chicane de l'Elzière nous plonge en plein autrefois. Aucun mal à imaginer les gamins qui, jadis, braillaient en s’y poursuivant, ou les soldats royaux qui y pourchassaient nos ancêtres parpalhòts. Ce jour, c'est une autre sorte de horde qui piétine les ruelles caladées. On revient vers le Mas Herm ; Diego, à son poste de commissaire, nous guide vers le Chambonnet, en nous prévenant : « Attention, gardes-en un peu pour la suite, la course ne fait que commencer ! ». Il a raison, avec deux minutes d'avance sur le temps de l'an passé, dos au Ranc de Mirandon, nous entamons à peine la grimpée. Le moteur tourne, tel celui d'une R8 Gordini : rythme soutenu et régulier, justesse harmonique, envie non feinte, mais il a beau monter dans les tours, frôlant les marges rouges, la guimbarde conserve une vitesse cahotante et sa tendance au survirage.
Au gré des épingles de cette course de côte, nous constituons une alliance avec trois autres solitaires solidaires (Jean-Paul, Brigitte et Gilbert), dont les foulées assurées nous accompagnent bien dans l’ascension. À quelques centaines de mètres du sommet, un effort individuel nous permet de sortir du groupe, rattrapant même, plus haut, Céline, avant de basculer vers le dénivelé négatif du parcours, quatre minutes anticipées sur le chrono de 2014. Mais l'on paye cher cette accélération : dans la descente, les quatre coureurs précédemment écartés dévalent formidablement et disparaissent devant, tout comme Franck, fier puncheur, qui parvient tranquillement à nous doubler. Que ceux qui considèrent le Mirandon comme un ersatz de Marvejols-Mende s'y risquent ! L'infatigable Dédé, veillant sur deux péquelets qui rafraîchissent leur nuque dans le ruisseau de l'Oule, nous encourage : « Allez, tu connais le parcours par cœur ! ». Il a, lui-même, reconnu le tracé en courant, la veille, et l'effectue, à nouveau, ce matin, avec les marcheurs. On poursuit la descente, où, quasiment au même endroit, l'on reconnaît la jolie souris de l'été d'avant : cette course est vraiment formidable ! Plus loin, juste avant de tourner vers les Traverses (près du mas familial des aïeux de Gilbert), on aperçoit Eva, avec un peloton de marcheurs. Plus bas, on rassure Killian (il finira premier cadet), qui coince : « Courage, ce n'est plus que du plat, bientôt ! ».
Leurs situations de l'autre côté de la Cèze font des Traverses et des Drouilhèdes une sorte de presqu'île, qui les rapproche davantage de Bordezac que de Peyremale. Pas surprenant, qu'entre 1825 et 1840, sous l’injonction des Reboul père et fils (des parents de René Reboul, speaker de ce Tour du Mirandon ?), les voisins de Bordezac aient demandé le rattachement de ces lieux à leur commune — en vain, car les habitants desdits hameaux s’y opposèrent. Pour l'heure, on s'éloigne de Chanet, Chatusse et le Ranc ; on dépasse les mas de Courtès et du Rastel, ainsi que, plus difficilement, et à la faveur d'un tremplin, Franck, pour arriver à la passerelle que les anciens appellent encore la Planche de Gala. Là, il reste mille six cents mètres pour en finir. Une pecòla, si ce n'est la belle bosse du Malpas, puis la longue montée entre les Noguièrs et le Claux, où nous retrouvons Eva, dans son trio de marcheurs qui s'en va prendre les trois premières places du classement.
Même s'ils ne sont pas loin, si on les aperçoit encore, impossible de rattraper nos anciens compagnons. Gilbert arrive même à se classer sur le podium de sa catégorie, et c'est mérité ! Le Deneyriel est là — on ne sait depuis quand, exactement ; bien plus de cinq cents ans, sûr ! —, et l'on écrase la ligne d'arrivée avec cinq minutes d'avance sur le temps réalisé lors de la 31e édition. Un « exploit », que nous savourons secrètement.
Un registre du notaire peyremalenc, qui accompagna nos pensées durant toute l'épreuve ; une course préparée avec coach Matteo (spécialiste du dix milles mètres) et coach Arnaud (spécialiste des cinq kilomètres) ; un mois de juillet où nous vîmes avec plaisir la pièce de la Compagnie ThéâtreNuit, "Courir", qui narre la vie d'un vrai champion de l’endurance, Emil Zátopek.

dimanche 21 septembre 2014

Born to Run (Né pour courir)

« À la différence de Lance, les Tarahumaras ne refont pas le plein de sels minéraux avec des boissons d'effort. Ils ne réparent pas les dommages musculaires de l'exercice avec des barres hyperprotéinées. En fait, ils ne mangent pratiquement pas de protéines et ne se nourrissent pour ainsi dire que de maïs parfois agrémenté de souris grillées, leur friandise favorite. À l'approche d'une course, les Tarahumaras ne s'entraînent pas et ignorent l'affûtage. Le jour même, ils ne s'échauffent pas et ne s'étirent pas non plus. Ils se pointent simplement sur la ligne de départ en rigolant… et partent comme des dératés pour 48 heures. »

Christopher McDougall
, Born to Run (Né pour courir)   2009.
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Un jeune homme, beau, glabre et hâlé, le sourire affichant une joie et une aisance à la course, fend la vitesse d'une piste rocailleuse. Vêtu d'une ample chemise écarlate, d'un pagne clair et… de sandales de fortune, il ne ressemble à aucun des runners en-dossardés pris dans le même effort au sein d'une compétition. C'est une image. Celle de la couverture du livre. Mais elle revient, au long de ces centaines de pages, nous tenant en haleine, cardio à 200, nous accompagnant, pas à pas, foulée après foulée.
Le coureur est serein. On devine une allure maîtrisée, habituelle. Même s'il est parti comme un dératé, il court détendu. S'appuyant sur des descriptions particulières (anecdotes, historiques, non-dits) d'évènements sportifs (marathons, trails, ultra-marathons), McDougall avance dans son écrit et dans sa découverte des antagonistes, en même temps qu'il pénètre dans le pays sauvage d'un peuple que le lecteur ne connaît pas : celui des Tarahumaras, sis dans les canyons hostiles des montagnes mexicaines du Chihuaha.
De sa rencontre avec les Tarahumaras, McDougall ne sort pas indemne. Et nous ne sortons pas indemnes, après la lecture de son pavé. Ce livre est un must ! Une bombe ! McDougall n'est pas un anthropologue. Ni un philosophe, ni un hippie. Certainement pas un cardiologue ou un spécialiste des sports d'endurance extrêmes. McDougall, c'est Pierre Rahbi, avec la guitare à Bruce Springsteen, pour un concert final organisé dans une jungle aride ! McDougall n'est pas un idéaliste, ni un rêveur. Il n'est pas aussi fou que les coureurs dont il parle (les Emil Zatopek, Ana Trason, etc.), ni aussi sage que ses amis Tarahumaras.
Son écriture est façonnée comme une sortie en fractionné : les phrases suivent un rythme soutenu, qui nous mène d'un souffle en des récits passionnants, puis se scindent en des riffs 
électriques, vifs, détonants. Une tuerie. Si ce livre va enthousiasmer les amateurs de running, il va bousculer les autres, simples mortels. Les aventures humaines contées sont étonnantes. Les performances sportives sont narrées comme des chroniques surréalistes. Comme si un témoin averti rapportait les premiers pas de l'homme sur Mars, ou l'ascension de Mirandon par votre serviteur.
Un livre extraordinaire, exceptionnel, unique, déroutant, lu grâce à Miss Ceccano, en préparant ladite boucle mythique peyremalencque de juillet, et sans dévorer une — ou alors… une seule — souris, en guise de friandise.

dimanche 24 août 2014

Mon autobiographie

« Le problème était que, ayant été avant-centre moi-même, j'étais toujours plus dur avec les attaquants qu'avec les autres joueurs. Ils n'étaient jamais aussi bons que moi, évidemment. Je suis désolé mais aucun n'a été aussi bon que moi quand je jouais. Les managers peuvent se permettre de telles vanités et, souvent, ils les infligent aux joueurs. De la même façon, les joueurs pensent être meilleurs managers que la personne en face — jusqu'au jour où ils essayent d'occuper le poste. »

Alex Ferguson
, Mon autobiographie   2013.
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Il y a son éternel combat avec l'Alsacien et coach d'Arsenal, Arsène Wenger, le « rival », le « bon client ». Rien que pour ce chapitre, ce livre est riche d'anecdotes uniques. Il y a ses bras-de-fer avec d'autres managers (Mourinho, pour n'en citer qu'un), et souvent dans son propre bureau, ici-même où les tensions se règlent à grands verres de bières et de vins ; comment cela irait-il plus simplement, dans un pays où « le public du football se compose principalement des gens de la classe ouvrière ».  Il y a ses colères, quand les Red Devils ne sont que le dauphin du champion. Cette autobiographie résume toute la hargne d'un être qui jalouse son voisin, quand ce dernier a un moteur plus puissant dans son bolide. Tout l'orgueil d'un homme qui n'abdique jamais, qui veut le monde du football à ses pieds — ou à ses crampons.
Natif de Glasgow (jeune, il joue, notamment, avec les Rangers), ayant effectué ses premiers faits d'armes comme dirigeant avec d'autres reds, ceux d'Aberdeen, Alex Ferguson est un personnage entier. Attachant et terriblement admirable, autant que nous lisons ce qu'il rapporte. Probablement terrifiant et quelque peu imbuvable, à le côtoyer au quotidien. Dans ses mémoires, qui n'offrent guère de douceur dans un monde de brutes shootant dans du cuir, il explique les coups de poker-menteur, pour attirer et acheter des joueurs, les rafler à la concurrence, grâce à quelques dizaines de milliers de livres sterling. Les meilleurs éléments à qui il réussit à confier les clefs d'Old Trafford sont ceux qui suscitent la convoitise des autres équipes ; et comment mieux juger de cela, si ce n'est par l'égard porté par les supporters d'en face : « L'une des caractéristiques qui signalent un grand joueur, c'est quand les fans adverses lui dédient des chants hostiles » !
Il admire les footballeurs les plus doués. Les désire, naturellement, pour son onze idéal. Les sublime. Et s'en détache, après quelques années, non sans regrets, mais avec certaines amertumes. Selon lui, la trahison n'est jamais loin. Peut-être n'a-t-il pas tort. Peut-être pense-t-il, plus ou moins secrètement, que les hommes lui appartiennent, dès lors qu'ils revêtent un maillot aux couleurs de l'équipe qu'il dirige — en l'occurrence Manchester United, durant ses vingt-sept années au plus haut niveau. Les mots qui reviennent le plus, dans ses témoignages, sont pour dire son refus de reconnaître ses faiblesses, de baisser la garde, d'accepter qu'il perd ou qu'il est en difficulté. Un peu comme sur le terrain où, se plaît-il à rappeler, l'adversaire sait toujours que les Mancuniens peuvent revenir au score dans les ultimes minutes de la partie. Comme si la vie — sa vie — n'était qu'une succession de temps additionnels.
À la lecture du palmarès de Sir Alex Ferguson, seul manque un parcours à la tête de l'équipe nationale d'Angleterre. Un poste qu'on lui proposa, par deux fois. Mais il ne pouvait, en aucun cas, devenir le sélectionneur des Three Lions : « Vous m'imaginez faire ça ? Moi, un Écossais ? J'ai toujours plaisanté sur la question et dit que si j'avais accepté, cela aurait été pour les faire descendre dans la hiérarchie. J'aurais voulu faire tomber l'Angleterre au 150e rang du classement mondial, avec l'Écosse au 149e. »

Un livre lu durant la trêve estivale, les pieds dans l'eau d'un lac de Vaucluse ; une lecture partagée, forcément, avec le Gunner Matteo, grand spécialiste de la Premier League.

lundi 28 juillet 2014

Tour du Mirandon

« Figurez-vous un bloc immense, formant presqu’île, s’allongeant de l’ouest à l’est, détaché du serre du Puech, escarpé, partiellement boisé, froid et inculte au nord, chaud et fécond au sud, éternellement ceinturé par les eaux de la Cèze, grossie de l’Omol et du Luech, et vous aurez une idée de Mirandon ! »
Ernest Durand, Une étude notariale au village 1905.
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Ce Mirandon, seul Ernest Durand, dans sa monographie de 1905, le cite. Nous avons beau feuilleter registres et vieux papiers, étudier la micro-toponymie de tout le Peyremalès, pas un demi-mot, ni en latin, ni en occitan, ni en vieux français, que ce soit avant ou après la Révolution, ne nomme la montagne où fut érigée, il y a plus d'un millénaire, l'église paroissiale peyremalencque chère audit prieur. Ce Mirandon intrigue. Nous nargue. Comme il le fait, ce frais matin d'été, dimanche 20 de juillet 2014.
Pour étudier sa courbe au plus près, nous voici inscrit au départ des 12,600 km de la célèbre course Tour du Mirandon, en sa 31e édition. Motivé comme personne, courant à domicile, nous visons, naturellement, le podium.
Ambitions revues rapidement à la baisse, dès le passage sur le pont du Mas Herm, puisque c'est ici que nous verrons furtivement et pour la dernière fois de la matinée, le trio qui finira en tête de la compétition. Ne pas regarder devant, s'accrocher au peloton, passer, avec lui, au-devant de la 
masada Jaussaud (où la famille a vécu, durant cinq-cents ans), et grimper aveuglément.
Le premier kilomètre, avec cette tranchée qui monte au Serre, ressemble à une sente en escaliers caillouteux, que seules les chèvres doivent savoir emprunter sans s'y briser les sabots : casse-pieds ! On se fie au dire de la plèbe de runners expérimentés : « Si tu ne peux pas voir le sommet, marche ». Après une boucle dans le dédale serré et pavé de l'Elzière — "L'Enfer du Sud", comme l'appellent les coureurs avertis —, on jette un œil à la maison Ariffon et, le temps de laisser le Chambonnet à main droite, non loin du lieu magique où les eaux du Luech et de la Cèze s'unissent, on entame les trente hectomètres suivants (le fameux mur des trente évoqué par les marathoniens). Ascension vers l'échafaud, à coups de lacets étrécis, ces trois-mille mètres sont annoncés comme le clou du parcours. Où l'on attaque la montagne, par la face sud. Ou ouest ? Qui s'en fiche ? On n'attaque rien du tout, on tente de se défendre ! Certes, ce n'est ni Mont, ni ton Ventoux, mais le dénivelé du versant méditerranéen de la Cévenne du Haut-Pays de Cèze recale un premier lot de dossards, qui alternent course lente et marche pénible. Nous continuons à trotter, mais, à défaut d'une médaille que l'on espérait raicher pour notre col, nous nous contenterons de gagner ce col rêche.
Le défi est tel, que l'on se sent, à quelques distances du chemin de croix, rapidement crucifié en plein effort. L'on cherche le relais. Plus haut, nous ne voyons pas les ruches, cachées derrière la végétation estivale, elle-même voilée derrière la sueur qui immerge nos yeux. Au plus haut du tracé, aux confins de Peyremale et de son ancien hameau, Bordezac, après avoir sauté l'Oule, on devine Clamoux, le Puech, Mercoire, l'ombre du château de Portes. De là, on aperçoit les tourbillons de Gourgime, la Cèze qui serpente autour de l'église et de Mirandon, que nous surplombons à présent. On se déconcentre un peu, en se perdant parmi ces paysages cévenols. Ceux qui finiront aux dix premières places (enfin, qui finissent, à cette heure où nous sommes encore à mi-parcours), n'auront pas pris le temps d'apprécier le paysage ; nous mesurons le privilège de figurer dans la catégorie coureurs du dimanche. D'ailleurs, dorénavant, nous visons, raisonnablement, une place au sein du Who's Who des finishers du Mirandon ; ce qui serait, déjà, un exploit en soi : nous ne sommes pas là pour préparer le Badwater Marathon, non plus !
La descente, enfin ; où l'on regrette, presque, la montée. Torse en avant, nous dévalons vers les Traverses, lieu fondé par Simon Aussel, lorsqu'il y fit construire sa maison, au printemps 1600. Arrivé en-bas, la rivière longe les Drouilhèdes, sans que nous ne puissions envisager de picar un capús. La sensation est terrible : ce (faux) plat oblige à relancer les foulées ; autant la montée faisait oublier toute émotion et la descente était une éternelle chute libre, autant ce long passage sans relief se révèle plus éreintant que prévu. Et la moindre bosse, comme ce passage traitre du Malpas (qui porte bien son nom), rappelle la présence de muscles (abimés) dans les cuisses.
Le dernier kilomètre est… de trop ! Il y a longtemps, que la sueur et le sel ont rincé les yeux. Va-t-on, seulement, voir la ligne d'arrivée ? Terminer la course, planqué à l'arrière du gruppetto, telle est notre ultime stratégie du jour. Ça y est, nous voyons,
à hauteur du panneau Peyremale, le Mas des Noyers. Nous traversons, en quelques pas fatigués, le Claux, et, "déjà", le Deneyriel nous attend à deux centaines de mètres. Sprint final, un dernier effort, et nous franchissons, d'un bond de cabri pronateur, la ligne, alors que les vainqueurs reviennent, eux, tranquillement, d'une douche salvatrice et méritée.
Un livre d'Ernest Durand — qui, fut-il curé, n'en était peut-être pas moins coureur de fond, qui le sait ? —, lu, relu, feuilleté, annoté, relu, éternellement ouvert sur le bureau ; un Tour d[e] Mirandon couru, finalement, sans qu'aucun ours (mais une souris !) ne nous ait bondi dessus, au gré des virages en épingle tracés par on-ne-sait quelle couble muletière.

lundi 23 juin 2014

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

« Enfin, le triathlon s'achevait. Je ne m'étais pas noyé, je n'avais pas crevé, je n'avais pas été piqué par une méchante méduse. Aucun ours affamé ne s'était jeté sur moi, aucune guêpe ne m'avait attaqué, aucun éclair ne m'avait atteint. Ma femme, qui m'attendait à la ligne d'arrivée, n'avait découvert aucune ténébreuse affaire me concernant. »

Haruki Murakami
, Autoportrait de l'auteur en coureur de fond   2007.
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Un autoportrait de l'auteur, mais pas une autobiographie. Un autoportrait de l'auteur, mais pas qu'en coureur de fond.
On retrouve Haruki Murakami (°1949 Kyōto), comme écrivain, comme penseur, un peu philosophe, un peu humaniste. Mais terriblement coureur de fond. À ne pas laisser s'achever une journée sans avoir avalé ses dix kilomètres de running, son quotidien est rythmé par des foulées régulières. Ce, depuis ses trente-trois ans, à l'âge où le Christ est mort, à « l'âge où Scott Fitzgerald a commencé à décliner. » À l'âge, où il a commencé à consacrer sa vie à l'écriture. À partir de ce jour, en écoutant, notamment, The Lovin' Spoonful dans son walkman, Haruki n'a cessé de courir. Son premier quarante-deux kilomètres, il l'accomplit sous le soleil caniculaire grec, retraçant alors, seul, la distance légendaire menant d'Athènes à Marathon, peinant, souffrant, soufflant, jurant, réalisant que « Rien dans le monde réel n'est aussi beau que les illusions d'un homme sur le point de perdre conscience. » 
Croit-il écrire sur la course — ou nous le veut-il faire croire —, qu'il parle de lui, de son activité d'écrivain, de ses doutes, de ses ambitions, autant avec humilité qu'avec, parfois, une petite pointe d'orgueil. À comparer la discipline qu'il s'inflige en tant que sportif, à celle nécessaire pour mener à bien un nouveau livre : concentration, hygiène de vie, respect de soi.
Participant à des marathons, des triathlons et
à diverses autres courses, Haruki Murakami s'est également essayé aux très longues épreuves comme les ultrafonds, ordonnant à ses muscles et ses jambes de le mener sur des distances de cent kilomètres. Probablement, dans ces exercices difficiles, où les efforts vont au-delà des forces supposées, pour se mieux connaître. Car, dit-il, « On a beau se poster nu aussi longtemps qu'on le souhaite devant son miroir, ce qui est l'intérieur ne s'y reflète pas. »
Un livre conseillé par Karin, lu en préparant le Tour de Mirandon ; course peyremalencque qui passe par Athènes et Marathon ; dit-on.

dimanche 29 septembre 2013

Diversité culturelle et droits de l'homme

« Nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l'homme garantis par le droit international, ni pour en limiter la portée. »
Unesco, Déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle  2001.
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Cet extrait de l'article 4 de la Déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle — déclaration adoptée le lendemain des évènements du 11 septembre 2001 — pose un immense débat. Il y a ce droit, comme le souligne d'ailleurs l'article suivant, le cinquième, « pour toute personne, de s'exprimer, créer et diffuser ses œuvres dans la langue de son choix et en particulier dans sa langue maternelle », et cette obligation, rappelez ici, de ne pas se retrancher derrière cette diversité pour enfreindre les droits de l'homme.
Un citoyen européen peut donc, librement, s'exprimer dans son dialecte — qu'il soit sa langue maternelle ou non —, dans la ou les langue(s) officielle(s) de son pays, comme dans un autre langage, étranger à l'état où il réside, dans lequel il parle, écrit ou chante. Et heureusement ! D'ailleurs, dans certains pays, les radios et télévisions ont des quotas officiels, pour comptabiliser les passages, selon la langue utilisée, des œuvres diffusées sur les ondes. On peut penser, que cela limite, et qu'il y a, en quelque sorte, une forme de censure, et donc une entorse à la déclaration sur la diversité culturelle, mais il serait plus juste de comprendre que c'est un moyen de ne pas anéantir les cultures minoritaires par un laxisme protégé par le droit international. En France, par exemple, le premier critère de sélection stipule que les textes soient interprétés en français ou en langue régionale française. Précision qui est intelligente, et en cohérence avec ladite déclaration. Ainsi, depuis vingt ans, un véritable travail de valorisation de la diversité culturelle a été réalisé dans les médias. Insuffisant, diront certains, mais bien supérieur aux réalités d'alors.
Mais la question embêtante est de savoir où se situent la pertinence de ce pluralisme culturel et les frontière des atteintes aux droits de l'homme. Et au-delà de la musique et de la chanson. Malheureusement, et peut-être de plus en plus de nos jours, les valeurs attribuées aux traditions qui se transmettent sont des remparts qui se dressent face aux lois. Et certaines traditions culturelles, plus ou moins minoritaires d'ailleurs, sont portées comme de solides argumentaires pour contourner les droits de l'homme. Droits de l'homme, droits de la femme, droits à la culture, à l'éducation, à la différence, droits « comme moyen d'accéder à une existence intellectuelle, affective, morale et spirituelle ». Droits à la vie. La diversité culturelle, si elle s'érige au rang de 
« patrimoine commun de l'humanité », est, parfois, énoncée pour prôner l'inverse et l'intolérable.
Un document lu sous le conseil de Jany, chanteur, danseur, conteur et cornemuseur, maintes fois croisé durant une quinzaine d'années, et qui repassait par là, en chantant.

mardi 29 mai 2012

Plume de cheval

« L'ennui, c'est que nous négligeons le football au profit de l'éducation. »

Groucho Marx
, Plume de cheval    1932.
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En 1932, en Amérique, Groucho Marx (1890-1997) parle d'un sport qui le révolte probablement autant qui le passionne. Sa remarque est ironique ; mais elle nous permet, quatre-vingt ans plus tard, de sourire du sort qu'il advint à l'équipe de la capitale, en cette saison 2011/2012 (de football association, pour faire la différence avec le football américain cher au comédien) : cette équipe n'aurait pas du négliger le football… au profit de l'éducation par l'argent !
Car une modeste équipe de province, jeune, insouciante, fougueuse et
sensiblement « éduquée » près de la Méditerranée, s'est dernièrement fichée en tête de bouléguer la hiérarchie nationale pour rafler un trophée que seuls trois ou quatre riches aspirants avaient la « légitimité » de convoiter. S’il ne fallait rappeler qu’un instant de cette saison longue de dix mois, ce serait raconter ce stress durant toute la semaine qui précéda la dernière journée à la Mosson, le stade plein à craquer, les chants, les couleurs, le tifo-anniversaire de La Butte Paillade, la fantaisie du jeune Enzo à la mi-temps, la vraie-fausse panne d'électricité, puis les dents qui s’entrechoquent de peur durant toute le dernier quart d'heure, Giroud qui bombe le torse, Aït Fana qui aligne tout un stade au cent mètres, le ballon rose qui termine là où on l'espéra durant quatre-vingt-quatorze minutes, les remplaçants qui accourent sur le terrain, Stambouli en apesanteur avec les bras et les cheveux du Christ, les tribunes qui s’écroulent en liesse tout autour, le retour dans la ville avec les klaxons, les commentaires post bellum de Philippe Sers, etc.
Un hommage, on l’aura deviné, au staff, aux joueurs et aux supporters de l'équipe de football de Montpellier.

mardi 5 juillet 2011

On m'appelait l'ange vert…

« Alors, à ce moment-là, je ne sais pas ce qui se passe. Je me mets à hurler. Je cours comme un fou, les bras levés, la bouche ensanglantée. Le sang me dessine une fine moustache rouge. Je dois avoir l’air d’un vrai sauvage ! En tous cas, j’ai oublié ma douleur. Je cours comme si je n’avais jamais eu mal à la jambe de ma vie. »

Dominique Rocheteau
, On m'appelait l'ange vert… 2005.

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En récupérant ce ballon hérité d'un dribble incroyable de Patrick Revelli, Dominique Rocheteau tente un geste inné et catapulte le cuir sous la barre.
Trois à zéro, le buteur sait qu’il reste huit minutes à tenir dans cette interminable prolongation. La France entière se crispe face à son poste de télévision, mais la défense dirigée par Ćurković tient. Et l’arbitre siffle. Les Verts viennent d’éliminer la grande équipe du Dynamo de Kiev menée par Oleg Blokhine. Rocheteau, blessé, ne devait initialement pas jouer, mais en le titularisant d’entrée, « Robby avait raison. Une fois de plus... ».
La suite, tout le monde s’en souvient ou la connaît – elle est dans les livres d’histoire – : au tour suivant, St-Étienne se défait du PSV Eindhoven, et se hisse en finale de la pharamineuse Coupe d’Europe des Clubs Champions. Et pour Dominique Rocheteau, le match à Glasgow sera à nouveau calqué sur huit minutes. Huit minutes de bonheur, comme les plus merveilleuses et les plus douloureuses de sa carrière. Sans son numéro sept sur le dos, il entre comme remplaçant alors que ne subsistent que huit minutes pour espérer égaliser contre ces joueurs extraordinaires que sont Gerd Müller, Franz Beckenbauer, Sepp Maier, ce Bayern Munich qui ne cède son autorité depuis ce but sur coup-franc de Roth. Malgré les assauts et les dribbles de l’ailier droit stéphanois et ceux de ses coéquipiers, le score demeurera tristement figé. « Mais pourquoi ce lad n’a-t-il pas joué plus longtemps ? », maugrée encore Rod Stewart…
Un livre lu, le maillot Manufrance sur les épaules.