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mercredi 30 décembre 2015

Les paysans de Languedoc

« Le Cévenol de 1500, paillard et gaillard, épris de danse jusqu'à la folie, papiste, superstitieux et sorcier, sombre dans la nuit de l'oubli et dans les profondeurs du subconscient. »

Emmanuel Le Roy Ladurie
, Les paysans de Languedoc    1969.
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Dans sa thèse de 1966, publiée trois ans plus tard sous le titre maintes fois cité par les universitaires et historiens qui vinrent après lui, Emmanuel Le Roy Ladurie avance que le Cévenol de 1500 est libre et déluré. Où puise-t-il cette affirmation ? Dans l'éternel fantasme que l'homme du Moyen Âge est un joyeux drille, qui ne pense qu'à la fête et aux plaisirs multiples ? C'est un peu probable. Et il a, peut-être, un peu raison. Mais que le Cévenol sombre dans la retenue et la sagesse, subitement, en embrassant la Réforme — comme il l'entend dans ses conclusions —, c'est une autre idée, une hypothèse discutable.
Les règles changent. Les textes sont formels, la vie quotidienne doit être rythmée par le travail, la famille, la réflexion, par du silence et de l'humilité. Est-ce à dire que le Cévenol des XVIe et XVIIe siècles est moins « sage » que ses aïeux ? C'est moins sûr. Les délibérations des consistoires gardois ne manquent pas de nous décrire un pays qui s'amuse, qui flirte continuellement avec les lois et les devoirs.
Ainsi, en 1602, la Dame de Peyremale est-elle sévèrement rappelée à l'ordre par l'assemblée des farouches calvinistes avec qui elle partage sa foi, pour avoir donné bals et danses en son logis, et pour y avoir habillé, déguisé et masqué les jeunes gens allant fêter Carnaval. Durant cette même période, les confréries louent des joueurs de violon, pour mener le trouble dans les rues d'Alès, à la Sainte-Lucie ou à la Saint-Blaise. On danse, on boit, on joue aux cartes (des cartes, que l'on retrouve encore coincées dans les registres des notaires), la jeunesse s'adjuge tous les amusements, passant dans les dédales de la ville, sonnailles aux pieds, en criant et en chantant. Le Cévenol de 1600 ressemble fort à celui de 1500, seuls les interdits le mettent à l'index, le punissent, le briment jusqu'à en faire un hors-la-loi. Des lois qui ne sont probablement uniquement dictées que pour espérer poser des différences entre les mœurs des protestants et celles des catholiques. Et qui ne sont suivies, souvent, que très difficilement.
Un livre lu, il y a une vingtaine d'années, rouvert pour récupérer cette vieille citation et la confronter aux écrits dénichés, dernièrement, dans les archives du consistoire d'Alès.

mercredi 29 juillet 2015

Le Ranc de Mirandon

« Alexandre Gibert, pnt et ac.ptant comme dessus, une sienne pièce chastanet, qu’il a assize aux appartenances dud. Pierremalle, terroir appellé La Fare, confron. du pied avec la rivière de Cèze, du chef avec Blaize Gasais, le chemin estant en partie au millieu allant des Malz à l’esglise dud. Pierremalle, d’ung cousté avec les hours dud. Pierre Duranc, le Ranc de Miradone au millieu, et de l'aut. cousté, avec les hours de feu Jean Gasais ou Barthellémy Aussel, le serre venant de la rivière de Cèze, au champ du serre au millieu. »

« Aud. lieu appellé Boys de Filhol, toute laquelle pièce confronte du pied & du chef, traversant le serre, avec la rivière de Cèze, d'ung cousté avec Jean Gasais, et d'aut. cousté Alexandre Gibert, tenant des biens de Pierre Duranc, le Ranc de Miradonne au millieu. »


Simon Chamboredon
, Notaire de Peyremale   1609.
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Le Mirandon est décrit par Ernest Durand, dans ses publications de 1898 et 1905. Et semble indiquer que ce nom a toujours été employé, par les gens d'ici, pour désigner la colline où est posée, depuis plus d'un millénaire, l'église, jadis surplombée par le castèl des seigneurs de Peyremale. Pourtant, nous ne trouvions le témoignage de cette appellation dans la micro-toponymie, malgré trente années de recherches en Archives. Jusqu'à l'hiver dernier, où des articles, datés d’avril et décembre 1609 ― des échanges entre Pierre Jaussal et Alexandre Gibert, puis une vente entre Maurice Mathieu et David Dumazert ―, rédigés par Simon Chamboredon, premier d’une dynastie deux fois centenaires de notaires Peyremalencs et Beaucairois, font clairement apparaître le mot Miradon(n)e, attestant de l'ancienneté du nom. Une découverte essentielle ; espérée depuis plusieurs décennies.
Ce Mirandon est sujet à la mémoire du village. Et, cette année, le Tour du Mirandon est dédié au souvenir de Jacques Larrieu, tragiquement disparu lors des inondations de l'automne dernier. Après une émouvante minute de silence, soixante-dix-sept coureurs s'élancent, en un souffle courageux. En quête d'ambitions pour certains, avec insouciance pour d'autres, sous le soleil et sa chaleur pour toutes et tous.
Nous traversons le Mas Herm, montons au Serre (où nous saluons les cousins Weiss), en crapahutant au-dessus des mas de Valadet et d'Argentclaux, du haut desquels plusieurs siècles nous contemplent. La sinueuse chicane de l'Elzière nous plonge en plein autrefois. Aucun mal à imaginer les gamins qui, jadis, braillaient en s’y poursuivant, ou les soldats royaux qui y pourchassaient nos ancêtres parpalhòts. Ce jour, c'est une autre sorte de horde qui piétine les ruelles caladées. On revient vers le Mas Herm ; Diego, à son poste de commissaire, nous guide vers le Chambonnet, en nous prévenant : « Attention, gardes-en un peu pour la suite, la course ne fait que commencer ! ». Il a raison, avec deux minutes d'avance sur le temps de l'an passé, dos au Ranc de Mirandon, nous entamons à peine la grimpée. Le moteur tourne, tel celui d'une R8 Gordini : rythme soutenu et régulier, justesse harmonique, envie non feinte, mais il a beau monter dans les tours, frôlant les marges rouges, la guimbarde conserve une vitesse cahotante et sa tendance au survirage.
Au gré des épingles de cette course de côte, nous constituons une alliance avec trois autres solitaires solidaires (Jean-Paul, Brigitte et Gilbert), dont les foulées assurées nous accompagnent bien dans l’ascension. À quelques centaines de mètres du sommet, un effort individuel nous permet de sortir du groupe, rattrapant même, plus haut, Céline, avant de basculer vers le dénivelé négatif du parcours, quatre minutes anticipées sur le chrono de 2014. Mais l'on paye cher cette accélération : dans la descente, les quatre coureurs précédemment écartés dévalent formidablement et disparaissent devant, tout comme Franck, fier puncheur, qui parvient tranquillement à nous doubler. Que ceux qui considèrent le Mirandon comme un ersatz de Marvejols-Mende s'y risquent ! L'infatigable Dédé, veillant sur deux péquelets qui rafraîchissent leur nuque dans le ruisseau de l'Oule, nous encourage : « Allez, tu connais le parcours par cœur ! ». Il a, lui-même, reconnu le tracé en courant, la veille, et l'effectue, à nouveau, ce matin, avec les marcheurs. On poursuit la descente, où, quasiment au même endroit, l'on reconnaît la jolie souris de l'été d'avant : cette course est vraiment formidable ! Plus loin, juste avant de tourner vers les Traverses (près du mas familial des aïeux de Gilbert), on aperçoit Eva, avec un peloton de marcheurs. Plus bas, on rassure Killian (il finira premier cadet), qui coince : « Courage, ce n'est plus que du plat, bientôt ! ».
Leurs situations de l'autre côté de la Cèze font des Traverses et des Drouilhèdes une sorte de presqu'île, qui les rapproche davantage de Bordezac que de Peyremale. Pas surprenant, qu'entre 1825 et 1840, sous l’injonction des Reboul père et fils (des parents de René Reboul, speaker de ce Tour du Mirandon ?), les voisins de Bordezac aient demandé le rattachement de ces lieux à leur commune — en vain, car les habitants desdits hameaux s’y opposèrent. Pour l'heure, on s'éloigne de Chanet, Chatusse et le Ranc ; on dépasse les mas de Courtès et du Rastel, ainsi que, plus difficilement, et à la faveur d'un tremplin, Franck, pour arriver à la passerelle que les anciens appellent encore la Planche de Gala. Là, il reste mille six cents mètres pour en finir. Une pecòla, si ce n'est la belle bosse du Malpas, puis la longue montée entre les Noguièrs et le Claux, où nous retrouvons Eva, dans son trio de marcheurs qui s'en va prendre les trois premières places du classement.
Même s'ils ne sont pas loin, si on les aperçoit encore, impossible de rattraper nos anciens compagnons. Gilbert arrive même à se classer sur le podium de sa catégorie, et c'est mérité ! Le Deneyriel est là — on ne sait depuis quand, exactement ; bien plus de cinq cents ans, sûr ! —, et l'on écrase la ligne d'arrivée avec cinq minutes d'avance sur le temps réalisé lors de la 31e édition. Un « exploit », que nous savourons secrètement.
Un registre du notaire peyremalenc, qui accompagna nos pensées durant toute l'épreuve ; une course préparée avec coach Matteo (spécialiste du dix milles mètres) et coach Arnaud (spécialiste des cinq kilomètres) ; un mois de juillet où nous vîmes avec plaisir la pièce de la Compagnie ThéâtreNuit, "Courir", qui narre la vie d'un vrai champion de l’endurance, Emil Zátopek.

lundi 28 juillet 2014

Tour du Mirandon

« Figurez-vous un bloc immense, formant presqu’île, s’allongeant de l’ouest à l’est, détaché du serre du Puech, escarpé, partiellement boisé, froid et inculte au nord, chaud et fécond au sud, éternellement ceinturé par les eaux de la Cèze, grossie de l’Omol et du Luech, et vous aurez une idée de Mirandon ! »
Ernest Durand, Une étude notariale au village 1905.
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Ce Mirandon, seul Ernest Durand, dans sa monographie de 1905, le cite. Nous avons beau feuilleter registres et vieux papiers, étudier la micro-toponymie de tout le Peyremalès, pas un demi-mot, ni en latin, ni en occitan, ni en vieux français, que ce soit avant ou après la Révolution, ne nomme la montagne où fut érigée, il y a plus d'un millénaire, l'église paroissiale peyremalencque chère audit prieur. Ce Mirandon intrigue. Nous nargue. Comme il le fait, ce frais matin d'été, dimanche 20 de juillet 2014.
Pour étudier sa courbe au plus près, nous voici inscrit au départ des 12,600 km de la célèbre course Tour du Mirandon, en sa 31e édition. Motivé comme personne, courant à domicile, nous visons, naturellement, le podium.
Ambitions revues rapidement à la baisse, dès le passage sur le pont du Mas Herm, puisque c'est ici que nous verrons furtivement et pour la dernière fois de la matinée, le trio qui finira en tête de la compétition. Ne pas regarder devant, s'accrocher au peloton, passer, avec lui, au-devant de la 
masada Jaussaud (où la famille a vécu, durant cinq-cents ans), et grimper aveuglément.
Le premier kilomètre, avec cette tranchée qui monte au Serre, ressemble à une sente en escaliers caillouteux, que seules les chèvres doivent savoir emprunter sans s'y briser les sabots : casse-pieds ! On se fie au dire de la plèbe de runners expérimentés : « Si tu ne peux pas voir le sommet, marche ». Après une boucle dans le dédale serré et pavé de l'Elzière — "L'Enfer du Sud", comme l'appellent les coureurs avertis —, on jette un œil à la maison Ariffon et, le temps de laisser le Chambonnet à main droite, non loin du lieu magique où les eaux du Luech et de la Cèze s'unissent, on entame les trente hectomètres suivants (le fameux mur des trente évoqué par les marathoniens). Ascension vers l'échafaud, à coups de lacets étrécis, ces trois-mille mètres sont annoncés comme le clou du parcours. Où l'on attaque la montagne, par la face sud. Ou ouest ? Qui s'en fiche ? On n'attaque rien du tout, on tente de se défendre ! Certes, ce n'est ni Mont, ni ton Ventoux, mais le dénivelé du versant méditerranéen de la Cévenne du Haut-Pays de Cèze recale un premier lot de dossards, qui alternent course lente et marche pénible. Nous continuons à trotter, mais, à défaut d'une médaille que l'on espérait raicher pour notre col, nous nous contenterons de gagner ce col rêche.
Le défi est tel, que l'on se sent, à quelques distances du chemin de croix, rapidement crucifié en plein effort. L'on cherche le relais. Plus haut, nous ne voyons pas les ruches, cachées derrière la végétation estivale, elle-même voilée derrière la sueur qui immerge nos yeux. Au plus haut du tracé, aux confins de Peyremale et de son ancien hameau, Bordezac, après avoir sauté l'Oule, on devine Clamoux, le Puech, Mercoire, l'ombre du château de Portes. De là, on aperçoit les tourbillons de Gourgime, la Cèze qui serpente autour de l'église et de Mirandon, que nous surplombons à présent. On se déconcentre un peu, en se perdant parmi ces paysages cévenols. Ceux qui finiront aux dix premières places (enfin, qui finissent, à cette heure où nous sommes encore à mi-parcours), n'auront pas pris le temps d'apprécier le paysage ; nous mesurons le privilège de figurer dans la catégorie coureurs du dimanche. D'ailleurs, dorénavant, nous visons, raisonnablement, une place au sein du Who's Who des finishers du Mirandon ; ce qui serait, déjà, un exploit en soi : nous ne sommes pas là pour préparer le Badwater Marathon, non plus !
La descente, enfin ; où l'on regrette, presque, la montée. Torse en avant, nous dévalons vers les Traverses, lieu fondé par Simon Aussel, lorsqu'il y fit construire sa maison, au printemps 1600. Arrivé en-bas, la rivière longe les Drouilhèdes, sans que nous ne puissions envisager de picar un capús. La sensation est terrible : ce (faux) plat oblige à relancer les foulées ; autant la montée faisait oublier toute émotion et la descente était une éternelle chute libre, autant ce long passage sans relief se révèle plus éreintant que prévu. Et la moindre bosse, comme ce passage traitre du Malpas (qui porte bien son nom), rappelle la présence de muscles (abimés) dans les cuisses.
Le dernier kilomètre est… de trop ! Il y a longtemps, que la sueur et le sel ont rincé les yeux. Va-t-on, seulement, voir la ligne d'arrivée ? Terminer la course, planqué à l'arrière du gruppetto, telle est notre ultime stratégie du jour. Ça y est, nous voyons,
à hauteur du panneau Peyremale, le Mas des Noyers. Nous traversons, en quelques pas fatigués, le Claux, et, "déjà", le Deneyriel nous attend à deux centaines de mètres. Sprint final, un dernier effort, et nous franchissons, d'un bond de cabri pronateur, la ligne, alors que les vainqueurs reviennent, eux, tranquillement, d'une douche salvatrice et méritée.
Un livre d'Ernest Durand — qui, fut-il curé, n'en était peut-être pas moins coureur de fond, qui le sait ? —, lu, relu, feuilleté, annoté, relu, éternellement ouvert sur le bureau ; un Tour d[e] Mirandon couru, finalement, sans qu'aucun ours (mais une souris !) ne nous ait bondi dessus, au gré des virages en épingle tracés par on-ne-sait quelle couble muletière.

mercredi 27 février 2013

Tout ce que l'homme a touché

« Tout ce que l'homme a touché et rien de ce qui est naturel. »
Jean-François Breton, Le Lien des Chercheurs Cévenols  1978.
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Avec Pierre Richard, décédé en 1968, et Jean Pellet, que nous avions encore croisé, avant qu'il ne décède en 1990, Jean-François Breton était fondateur du Lien des Chercheurs Cévenols, association et publication dont le siège est sis à Génolhac. Cette revue, qui existe depuis 1974, qui fédère des chercheurs éparpillés un peu partout en et hors de leur région d'enquête, apporte à son sommaire des articles sur diverses matières ayant trait à l'ethnologie, l'anthropologie, la généalogie, la géologie, l'histoire régionale en général.
Dans son éditorial de l'époque, Jean-François Breton explique que le Lien concentre ses intérêts sur tout ce qui a « subi » une influence — ou une incidence — de la part de l'homme.
« Et rien de ce qui est naturel », précise l'éditorialiste ! On pourrait presque penser à quelque provocation, car la remarque semble prévenir, avertir, elle en est même autoritaire ; mais non, il ne s'agit que de redire, encore une fois, que le champ d'action des chercheurs de l'association est volontairement limité à l'action humaine sur l'environnement, celle qui transforme une pierre en mur, un cours d'eau en béal. Comme s'il était coupable de ne pas s'intéresser, voire de ne pas considérer, la nature seule. Cette nature sauvage, primitive, originelle. Cette nature d'avant l'Homme destructeur. Le chercheur ne se désintéresse jamais vraiment de cette nature originelle. Mais il faut, comprenons-nous, s'excuser de rechercher, avant tout, ce que « l'homme a touché ».
Une revue lue et relue, depuis des années et des années, avec cet éditorial d'il y a trente-cinq ans, à nouveau inséré par Marie-Lucy Dumas dans le numéro de janvier-mars 2013.

lundi 31 décembre 2012

Invantaire des effaitz de feu Yzac Robert

« Un demy pot estain, trois escuelles, un plact, une salière, & deux petitz culière estain demy uzés. »
Anthoine Jaussaud, Invantaire des effaitz de feu Yzac Robert   1686.
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« L’an mil six centz huictante six, et le traitziesme jour du mois de septambre après midy », Suzanne Robert ouvre les portes de sa maison, afin que l’on dresse l’« invantaire des effaitz de feu Yzac Robert », décédé le 21 août, « pour ne confondre ses biens propres avec ceux de son dict feu mary ». Anthoine Jaussaud, notaire royal de Peyremale, assorti de Pierre Crégut et maître Jean Girard, ainsi que sieur Jean Dumasher et maître Jacques Jaussaud, « voizins et admis de feu Yzac Robert, ayant été mandés venir », entrent dans la maison d’habitation.
« Et, premièrement, estant dans le chambre cuizine de ladicte mai[s]on, a été trouvé une couchette fine lichotte avec sa paliasse couverte de deux linseulz, le tout pauvre valleur, dans laquelle lad[i]te Roberte est gissante de maladie ». Malgré le sombre tableau qui apparaît à la lecture du début de cet inventaire, la veuve Robert, que l’on se figure mourante, alors qu’elle survivra une vingtaine d’années encore, fera mener les cinq hommes dans les différents corps de la propriété, sous la conduite de ses fils.
Dans la pièce principale, ni table, ni chaises ; seuls « deux bans de bois pour s’assoir ». La vaisselle est réduite : « un demy pot estain, trois escuelles, un plact, une salière, & deux petitz culière estain demy uzés » constituent l’essentiel. « Une poille à frire & une autre poille servant à rotty les chastaignes » font parties — comme aujourd’hui encore —, des ustensiles indispensables, propres à toutes les maisons de notre village…
Le mobilier est rare. Peu de meubles, et encore, « lesquelz meubles lad[i]te Roberte a dict luy apartenir elle seul et non aud[it] feu Robert son mary, pour avoir estés de feu Jean Robert père de lad[i]te Suzanne ». En effet, c’est par son union avec Suzanne, qu’Yzac Robert était arrivé dans la maison du Claux, en 1652, « y estant antré pour gendre ».
« Et estant sortis de ladicte mai[s]on & entrés dans un toit à conchon, a esté trouvé un pourceau ». Plus loin, « dans un autre petitte cour, a esté trouvé une brebis à leyne ». Également, une « petitte cuve toute neufve ramplie de razins foulés coulant environ cinq charges, lesquelz razins lad[i]te Roberte a dict ne devoir estre invantorizés pour estre proveneus sa plus grande partie de ses vignes ».
Bien que l’on ne le concevait guère plus fastueux, cet inventaire, semblable à des dizaines d’autres, décrit bien l’humble et quasi austère intérieur de l’ostal cévenole.
Un registre lu, pour la première fois, il y a vingt ans, en 1992, et déchiffré au cœur de l'hiver peyremalenc.

dimanche 30 octobre 2011

Lettres de Marie Durand

« Quelle affligeante situation d’être forcée demander à ceux qui ne nous doivent rien. »

Marie Durand
, À la Tour de Constance 15 avril 1762.
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Dans cette lettre, adressée au pasteur Paul Rabaut, et simplement signée « La Durand », la plus célèbre des prisonnières huguenotes décrit une nouvelle fois sa situation dramatique et celle de ses coreligionnaires séquestrées dans la même et particulière cellule.
Celle qui grava ce Résister sur les murs du plus haut étage de la Tour de Constance se désole que ces femmes soient à jamais endettées, redevables envers autrui pour les secours adressés par quelque élan de solidarité afin de les aider à soigner les multiples maladies endurées au long de leur interminable captivité. Elles n’ont que leurs mains pour coudre des bas ou rapiécer jupes et robes, parfois même vendent-elles leurs hardes, faibles ressources qui leur permet de gagner quelques sols. Avec ce peu d’argent et les dons de bienfaiteurs, elles acquièrent du bois pour se chauffer l’hiver, des lentilles et du riz à cuisiner.
Comme seules distractions, la lecture et... le chant, comme nous pouvons le noter grâce à cette demande touchante qu’effectue Marie Durand à sa nièce, quand elle souhaite recevoir un psautier avec ses partitions – ce qui semble indiquer qu’elle possède l’aptitude à lire la musique. Au même titre que leurs camarades galériens, ces femmes sont des « prisonnières politiques, des otages », à une époque où la liberté de conscience n’existe pas. Née en 1711, au Bouchet de Pranles, Marie Durand restera enfermée de 1730 à 1768. Après sa libération, elle vivra huit années dans sa vieille maison, à la pointe nord de la Cévenne vivaroise.
Des lettres lues dans le livre publié par l’un des descendants de la branche maternelle à Marie Durand, Étienne Gamonnet.

mardi 30 août 2011

Ars moriendi

« Pour bien mourir, il faut bien vivre, car on n'a jamais veu d'acord mauviaize vye ny bonne mort »

Jean Chabert
, notaire à Montselgues 1638.
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Dans son registre, ce livre des contrats annuels et perpétuels qu'il consigne depuis son hameau de Montselgues (Ponteils-et-Brésis) et au gré de ses déplacements dans la haute vallée de la Cèze, le notaire Jean Chabert utilise une belle formule qui lui sert d’épigraphe.
Même si sa plume, toute encore trempée d’un XVIe siècle tardif, semble personnaliser sa pensée, l’exergue trouve son inspiration dans les ars moriendi plus anciens. L’art de bien mourir — de bien se préparer à sa mort — devint, avec le temps, un art de bien vivre. C’est ainsi, que Jean Chabert évoque le passage entre la (sa ?) vie et la mort. Se préparer à la mort, plus qu’un conseil chrétien, c’est sans doute une philosophie qui pourrait encore sagement se transmettre de nos jours.
Mais, on l’aura compris, il ne s’agit pas seulement de bien vivre, il faut aussi savoir bien mourir. Certaines personnes ne veulent pas grandir, pensant secrètement ne jamais mourir [...] : la toute puissance, l'orgueil, le refus d'être juste un être humain, le refus de ne pas être une exception. Le pathos de nos amis, de nos amours, font d’eux des Narcisse qui s’ignorent. Mais « pour bien mourir, il faut bien vivre » (et inversement), rappelle Chabert le Cévenol ; admettre cette réalité qui nous installe non pas au cœur de l’univers mais dans l’univers, parmi les autres, ni plus ni moins dissemblables. De simples mortels, en somme.
Un registre consulté aux Archives départementales du Gard, en 1994 ; une citation partagée avec les sentiments de Karin sur la question.

lundi 28 février 2011

Les fous de Dieu

« Lors, je vis ses yeux, pour la première fois. Qu'ils sont bleus, qu'ils sont grands, je ne le sus qu'à cette minute. L'usage n'est point de regarder les yeux des gens ; il faut des querelleurs, à l'heure du défi, pour cela. Les yeux d'autrui sont un passage où l'on ne s'attarde guère. Mais voilà, je m'arrêtai dans les yeux de Finette, je m'y cramponnai, comme un qui se tient à l'huis, bras en croix, pour n'être point tiré céans. Une peur bien étrange me donna les yeux de Finette.
Ils sont d'un bleu gris fort commun en pays
Raïou, mais ils me parurent immenses, hors de rapport avec la pécole, si menue, qu'un jour que nous avions guéé, comme nous nous séchions dans l'herbe, la raïoulette se fit un jeu de mettre ses deux pieds dans un de mes sabots.
Un charme reliait nos yeux, au point que je penchai la tête sur mon épaule, une fois, pour voir, et je la vis, comme dans un miroir, pencher pareillement la sienne, un charme qui pouvait tout effacer, de la création, qui n'était point les yeux de Finette : plus d'hirondelles, plus de ruines, plus de grand soleil d'août, plus même de ciel ! j'étais au mitan de ses yeux, avec du bleu tout autour, à perte de vue…
»

Jean-Pierre Chabrol, Les fous de Dieu — 1961.
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Né à Chamborigaud, à Pont de Rastel, dans la maison appartenant aux siens depuis 1610, Jean-Pierre Chabrol (1925-2001) n'a pas que rédigé sur sa Cévenne, mais c'est l'œuvre qui s'inspire de ses montagnes qui demeure la plus poignante à son répertoire, et les "Fous de Dieu", ce récit à la fois bouleversant et terriblement réaliste, est, depuis cinquante ans, le "manifeste" contemporain qui témoigne de cette période si trouble de l'Histoire « où les hommes de la terre n'avaient rien, pas même de nom, n'étaient rien et naissaient et mourraient sans laisser plus de traces qu'un lièvre sur un pré ». Un livre écrit sous la dictée transmise par les songes des gens de sa mèna
Un livre lu et relu… à relire encore.