vendredi 28 mars 2014

Soie

« Il avait derrière lui une route longue de huit mille kilomètres. Et devant lui, rien. Brusquement, il vit ce qu’il croyait invisible. »

«
Dans la pièce, tout était tellement silencieux et immobile que ce qui arriva soudain parut un événement immense, et pourtant ce n'était rien. Tout à coup, sans bouger le moins du monde, cette jeune fille ouvrit les yeux. »
Alessandro Baricco, Soie 1997.
________________
« On était en 1861, Flaubert écrivait Salammbô, l'éclairage électrique n'était encore qu'une hypothèse et Abraham Lincoln, de l'autre côté de l'Océan, livrait une guerre dont il ne verrait pas la fin. » Sur ce tableau commence l'histoire d'Hervé Joncour, un jeune homme originaire de Lavilledieu, non loin du Vivarais cévenol, berceau des Ariffon. Afin de trouver des vers à soie sains (l'épidémie de pébrine ravage la sériciculture du sud de la France), Hervé Joncour traverse l'Europe et l'Asie pour se rendre au Japon, où il rencontre Hara Kei, seigneur et riche propriétaire, parlant le français, qui lui vend la marchandise tant convoitée. Le jeune marchand revient chez lui aux premiers jours de printemps, pour « la grand' messe », et sa vie va changer.
Au fil de ses voyages annuels, les régions de l'Ardèche et du Japon deviennent voisines. Rien ne parait exister entre les deux endroits. Ni au-delà. Ce rien
évoqué par Alessandro Baricco, signifie que rien d'autre n'existe plus. Ou que l'on ne voit rien d'autre, mais que l'on devine l'invisible. Cet invisible d'autrefois, qui existe à présent et devient immensité. Hervé Joncour retourne plusieurs fois, à l'autre bout du monde. Acheter des vers à soie n'est presque plus qu'un prétexte. Il effectue huit mille kilomètres, pour y trouver la soie, et pour y retrouver son monde invisible. Huit mille kilomètres, c'est loin. Une véritable quête de… soi. La femme qu'il aime, inconnue et silencieuse, est à l'ultima Thulé de ces huit mille kilomètres. Ou, peut-être, moins loin ; là, tout près. Si loin, si près… Mais le sait-il, seulement ? La soie, ce fil de salive qui devient la douceur d'un voile sur la peau, tisse un amour impossible…
La musique, minimaliste, d'Arvo Pärt, choisie pour illustrer la pièce imaginée par la Compagnie Triptyk Théâtre autour de l'œuvre de Baricco, invite à se bercer des silences que suggère le voyage initiatique d'Hervé Joncour. L'accompagnement semble être la caresse d'un archet sur l'une de ces vièles que l'on rencontre dans les pays qui se relient pour devenir la Route de la Soie, et l'on entend l'art instrumental de ces musiciens traditionnels.
Un livre « lu », sous le texte de Vincent Leenhardt et la mise en scène de Denis Lanoy, lors de la représentation de "Soie", donnée à la Maison de l'Eau d'Allègre-les-Fumades, au près de ce pays de la soie cévenole, où les feuilles de mûrier se vendaient, jadis, comme des feuilles d'or.

dimanche 23 février 2014

Lettres à sa fille

« Sous prétexte qu'ils se transmettent d'une génération à l'autre une vieille propriété infestée de punaises, ils ont dans l'idée qu'ils sont des aristocrates, alors qu'à parler net ce sont tout bonnement des indigents. »
Calamity Jane, Lettres à sa fille 1898.
________________
Ces lettres sont-elles authentiques ? Personne ne le pense sérieusement. Mais, hormis si l'on considère que Martha Jane Cannary (ca1856-1903) était illettrée, elles le pourraient, tant elles content avec une certaine vérité la vie d'une femme qui errait d'un endroit à un autre, qui acheva sa vie démunie, aveugle et rongée par les remords d'avoir abandonné sa fille, une vie qui pourrait ressembler à celle de ladite Calamity Jane.
L'auteure, qu'elle fut la célèbre pionnière aux pantalons d'homme ou une romancière qui eut aimé incarner son héroïne, décrit les Black Hills de l'Ouest sauvage, les Sioux, les Cheyennes, ses parties de poker, ses aumônes, ses boulots de conductrice de diligences ou d'infirmière, de nourrice, même, ainsi que le Wild West Show de Buffalo Bill, où elle joue son propre rôle. Elle évoque, tout au long de cette correspondance, ses fidèles amours pour Wild Bill Hickok, sa reconnaissance éternelle pour le père adoptif de sa fille, Jim O'Neil, son attachement à son cheval Satan, et ses pensées maternelles, pleines de regrets, pour sa Janey.
Les bourgeoises 
de Deadwood, qu'elle accuse de garder des squelettes dans les placards et d'engendrer des fratries de bâtards, sont des contemporaines qui comptent également, dans ses mémoires : « Je n'ai encore jamais tué personne, mais j'aimerais cogner sur la tête de certaines femmes de Deadwood » ; « Si j'étais un homme, il me suffirait de leur flairer une seule fois les aisselles pour être dégoûté. »
Ces vingt-sept lettres, qui s'échelonnent entre 1877 et 1902, ont été dévoilées près de quarante ans après la mort de Calamity Jane, en 1941, par celle qui se disait être sa fille Janey. Elles se lisent aisément, comme nous écouterions une vieille tante, accoudée à la table de sa cuisine, raconter sa pauvre vie, une existence hésitant entre ses heureuses bagarres dans les saloons avec les mégères de la ville et une vie "plus" chrétienne, à cuisiner son mince pie et son gâteau de 20 ans.
Un livre lu, en écoutant "La ballade de Calamity Jane", superbe album — qui n'est pas sans rappeler les ambiances de la musique du film "Dead Man", jouée par Neil Young —, composé et interprété par Chloé Mons, Alain Bashung et Rodolphe Burger.

jeudi 30 janvier 2014

L'homme qui voulait être heureux

« Si vous ne renoncez à rien, vous vous abstenez de choisir. Et quand on s'abstient de choisir, on s'abstient de vivre la vie que l'on voudrait. »
Laurent Gounelle, L'homme qui voulait être heureux  2008.
________________
Quoique son immense succès ne soit pas contesté, ce n'est pas un livre exceptionnel, mais ce premier roman de Laurent Gounelle (né en 1966 et originaire de la Cévenne ardéchoise — des gages de qualité ?) est un écrit qui se lit avec tranquillité, qui distille quelques passages pertinents, amusants, quelques vérités plus ou moins philosophiques, au gré de vingt chapitres courts.
On pourrait résumer "L'homme qui voulait être heureux", en présentant qu'il s'agit de la remise en question d'un Occidental qui n'avait jamais imaginé qu'il se retrouverait « un jour à l'autre bout du monde, écoutant un vieux sage balinais [lui] commenter les seins et les fesses de Nicole Kidman », et ce serait presque suffisant — sauf respect pour le travail autrement plus complet de l'auteur. Disons que l'humour et la réflexion, alliés à la simplicité d'une aventure entièrement plausible, font un "heureux" et sympathique mélange, dans cette histoire entre deux hommes qui vont s'apprivoiser, à partir du moment où le premier comprendra que « ce n'est pas en disant aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre qu'on les aide à évoluer ».
Le hasard faisant bien les choses pour construire ces journées qui se conjuguent à la première personne du singulier, le narrateur rencontre un maître qui va lui enseigner, en quelques discussions, en une sorte de psychanalyse en accéléré, comment modifier sa vie ou, pour le moins, comment l'enrichir en la débarrassant de ses plus lourds haltères et de son alter ego. Oublier ses certitudes, abandonner ses résistances, la clef est là, mais pour gagner ce nouveau chemin, il faut redoubler d'efforts, abattre ses préjugés. Car, effectivement, pour grandir, « ce n'est pas un détachement, c'est un renoncement » qui s'impose, et c'est ce qu'il est important de savoir, d'admettre, d'ordonner.
Un livre lu pour commencer l'année nouvelle, et conseillé à Estève, à Isa, à qui rêve, à qui rêvera

samedi 21 décembre 2013

Inside Llewyn Davis

« See my bird up in the sky
She don't walk, she just fly
She don't walk, she don't run
She's the girl of wind and sun »
Folklore américain, Green, Green Rocky Road 
________________
"Inside Llewyn Davis" n'est pas aussi irrésistible que "O' Brother", mais c'est un film avec un très beau climat, comme le sont, habituellement, les réalisations de Joel et Ethan Coen.
Nous sommes en 1961, et Pete Seeger, Mimi and Richard Fariña, Peter, Paul and Mary, Jim and Jean, Tom Paxton, The Clancy Brothers, sont là, à chanter dans l'ombre, mais reconnaissables entre mille, dans cette fiction volontairement inspirée par les pionniers de la folk music. À travers l'Amérique des rues de New York, tout concorde. Et l'on ne sy trompe pas, lorsque l'on voit le personnage appelé Grossman, il s'agit bien, patronyme non feint, d'Albert Grossman, premier manager de Dylan. Lors, bien sûr, il y a les impresarios véreux, la silhouette de l'auteur de "Sad-Eyed Lady of the Lowlands", des guitares, l'hiver, la dèche, la route, tout Greenwich Village, et, last but not least, cette très belle chanson de Dave Van Ronk, "Green, Green Rocky Road", dont les paroles, comme dans toutes les chansons traditionnelles, varient avec les temps et les gens. Mais il y a, aussi, le chat Ulysse — un chat filmé par des gens qui aiment les chats — et d'autres petites perles. Dont, mention particulière, Oscar Isaac, comédien mais aussi interprète, puisqu'il chante, accompanying himself on the guitar, les thèmes de la bande originale. Ce jeune garçon talentueux est, au départ, musicien, et fan de Dylan et de Cat Stevens (tiens, on retrouve l'auteur de "Sad Lisa"…), et c'est en apprenant que les Frères Coen cherchent à construire un film autour d'un univers qui lui est cher, qu'il met tout en œuvre pour en décrocher le rôle principal.
Il campe Llewyn Davis, un rêveur, marginal, sans-le-sou et sans trop d'idées, qui erre, avec un flight case et sans manteau, dans la neige qui craque sous son pas qui hésite entre plusieurs vies. Qui n'arrivera jamais à faire plus qu'une petite carrière de chanteur à peine reconnu par ses amis, et dont la seule fortune sera un reliquat de disques invendus, et sa seule maison, des canapés, quand il peut trouver, davantage mal gré que bon gré pour ses hôtes, un refuge provisoire. Quand il quitte la scène du hootenanny, un "inconnu notoire", au timbre nasillard, démarre trois accords de guitare et un couplet, et Davis comprend, comme nous, que ce folk singer deviendra l'icône d'une époque, alors qu'il chante "Farewell", comme pour signifier à Llewyn qu'il peut, désormais, s'en aller
Un film partagé avec et d'après l'idée de "Suze Rotolo", le combi VW
The freewheelin' garé non loin…

dimanche 24 novembre 2013

Le dormeur du val

« C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
Arthur Rimbaud, Le dormeur du val  1870.
________________
Une scène de silence. Même le vol, d'une branche à l'autre, d'un rare oiseau, ne rompt ni ne charme la tranquillité de cette image. Pas un souffle de vent, juste le calme d'un paysage sans écho. Et pourtant, autour de l'homme endormi, la vie impose une réalité franche, décrite par le poète, peinte en son tableau. La mort ne survient qu'avec le dernier alexandrin. La vie et la mort. Une fois, encore, la poésie s'empare de ce voyage ambigu entre les deux mondes.
Quel est ce dormeur ? Quel est ce val ? Un soldat de la guerre de 1870, logiquement. Mais Rimbaud, âgé de seize ans lorsqu'il écrit ce sonnet, l'aura-t-il seulement vu ? Ou, simplement, imaginé ? 
Ce jeune homme, paisiblement meurtri, est aussi un tambour de l'Armée Napoléonienne, un royaliste de la Petite Chouannerie, un combattant de la Guerre de Trente Ans, un déserteur. Il est toutes les victimes de toutes les guerres.
Un livre retrouvé dans la bibliothèque familiale, dans le mas de ce village où quelques vals, au loin, ont accueilli et abrité, tantôt, quelque dormeur imprudent.

lundi 28 octobre 2013

Sur le langage

« J'ai des convictions profondes sur le langage. Sans langage, c'est la barbarie, l'appauvrissement. […] Le langage m'a rendu heureux et continue de le faire. Il m'apporte du plaisir dans les conversations, dans la littérature, dans la chanson, dans l'esprit. Ce que je rends au langage, c'est vraiment ce qu'il m'a donné. »
Thomas Fersen, in Causette #30  2012.
________________
Thomas Fersen a-t-il le Gaffiot rangé sur l'une de ses étagères ? Pas sûr. Il n'intellectualise pas son écriture. Il ne cherche pas à ce qu'elle brille ou à ce qu'elle claque, simplement à ce qu'elle raconte. Pour ce faire, il puise son inspiration dans la vie banale qui se déroule — ou pourrait se dérouler — en bas de chez lui, dans la geste du quotidien, dans les fables qu'il devine en regardant les gens de son quartier autour de lui, dans les improbables rencontres qu'il invente à ses héros — toujours des femmes et des hommes que nous croisons, comme lui, que nous connaissons, qui nous ressemblent.
D'un roman de Thomas Mann aux refrains grivois de sa jeunesse, des mots de son enfance aux paroles de ses propres textes qui lui permettent de « tolérer » ses compositions musicales, qu'il juge modestement moins abouties, l'artiste punk et poète, qui emprunta, jadis, sans dérision aucune, le prénom d'un joueur de foot mexicain et le nom de l'amant officieux de Marie-Antoinette pour composer un pseudonyme qui lui sied comme un gant (de deuxième main), aime à rappeler son attachement au verbe, aux mots, au dire.

À ce jeu, Thomas Fersen n'a pas d'égal. Ce n'est pas qu'il est le meilleur, c'est qu'il est le seul. Ses couplets, courts, naïfs, qui semblent, tour à tour, des dessins de Dubout, des livres pour enfants, les récits de ses rêves les plus drôles, sont des tableaux à plusieurs couches systémiques. Qu'il y convie toute l'Arche de Noé, toute la troupe d'un cirque d'antan, des personnages hérités des films de Jacques Tati, des riffs de guitares ou rien que trois accords de ukulélé, ses artifices et artificiers s'entraînent, les uns avec les autres, en une suite burlesque et parnassienne, où les rimes ricochent en s'amusant.

Un article lu en écoutant "Je n'ai pas la gale", un titre conseillé par Maud, rara avis in terris.

dimanche 29 septembre 2013

Diversité culturelle et droits de l'homme

« Nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l'homme garantis par le droit international, ni pour en limiter la portée. »
Unesco, Déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle  2001.
________________
Cet extrait de l'article 4 de la Déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle — déclaration adoptée le lendemain des évènements du 11 septembre 2001 — pose un immense débat. Il y a ce droit, comme le souligne d'ailleurs l'article suivant, le cinquième, « pour toute personne, de s'exprimer, créer et diffuser ses œuvres dans la langue de son choix et en particulier dans sa langue maternelle », et cette obligation, rappelez ici, de ne pas se retrancher derrière cette diversité pour enfreindre les droits de l'homme.
Un citoyen européen peut donc, librement, s'exprimer dans son dialecte — qu'il soit sa langue maternelle ou non —, dans la ou les langue(s) officielle(s) de son pays, comme dans un autre langage, étranger à l'état où il réside, dans lequel il parle, écrit ou chante. Et heureusement ! D'ailleurs, dans certains pays, les radios et télévisions ont des quotas officiels, pour comptabiliser les passages, selon la langue utilisée, des œuvres diffusées sur les ondes. On peut penser, que cela limite, et qu'il y a, en quelque sorte, une forme de censure, et donc une entorse à la déclaration sur la diversité culturelle, mais il serait plus juste de comprendre que c'est un moyen de ne pas anéantir les cultures minoritaires par un laxisme protégé par le droit international. En France, par exemple, le premier critère de sélection stipule que les textes soient interprétés en français ou en langue régionale française. Précision qui est intelligente, et en cohérence avec ladite déclaration. Ainsi, depuis vingt ans, un véritable travail de valorisation de la diversité culturelle a été réalisé dans les médias. Insuffisant, diront certains, mais bien supérieur aux réalités d'alors.
Mais la question embêtante est de savoir où se situent la pertinence de ce pluralisme culturel et les frontière des atteintes aux droits de l'homme. Et au-delà de la musique et de la chanson. Malheureusement, et peut-être de plus en plus de nos jours, les valeurs attribuées aux traditions qui se transmettent sont des remparts qui se dressent face aux lois. Et certaines traditions culturelles, plus ou moins minoritaires d'ailleurs, sont portées comme de solides argumentaires pour contourner les droits de l'homme. Droits de l'homme, droits de la femme, droits à la culture, à l'éducation, à la différence, droits « comme moyen d'accéder à une existence intellectuelle, affective, morale et spirituelle ». Droits à la vie. La diversité culturelle, si elle s'érige au rang de 
« patrimoine commun de l'humanité », est, parfois, énoncée pour prôner l'inverse et l'intolérable.
Un document lu sous le conseil de Jany, chanteur, danseur, conteur et cornemuseur, maintes fois croisé durant une quinzaine d'années, et qui repassait par là, en chantant.