mercredi 29 juillet 2015

Le Ranc de Mirandon

« Alexandre Gibert, pnt et ac.ptant comme dessus, une sienne pièce chastanet, qu’il a assize aux appartenances dud. Pierremalle, terroir appellé La Fare, confron. du pied avec la rivière de Cèze, du chef avec Blaize Gasais, le chemin estant en partie au millieu allant des Malz à l’esglise dud. Pierremalle, d’ung cousté avec les hours dud. Pierre Duranc, le Ranc de Miradone au millieu, et de l'aut. cousté, avec les hours de feu Jean Gasais ou Barthellémy Aussel, le serre venant de la rivière de Cèze, au champ du serre au millieu. »

« Aud. lieu appellé Boys de Filhol, toute laquelle pièce confronte du pied & du chef, traversant le serre, avec la rivière de Cèze, d'ung cousté avec Jean Gasais, et d'aut. cousté Alexandre Gibert, tenant des biens de Pierre Duranc, le Ranc de Miradonne au millieu. »


Simon Chamboredon
, Notaire de Peyremale   1609.
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Le Mirandon est décrit par Ernest Durand, dans ses publications de 1898 et 1905. Et semble indiquer que ce nom a toujours été employé, par les gens d'ici, pour désigner la colline où est posée, depuis plus d'un millénaire, l'église, jadis surplombée par le castèl des seigneurs de Peyremale. Pourtant, nous ne trouvions le témoignage de cette appellation dans la micro-toponymie, malgré trente années de recherches en Archives. Jusqu'à l'hiver dernier, où des articles, datés d’avril et décembre 1609 ― des échanges entre Pierre Jaussal et Alexandre Gibert, puis une vente entre Maurice Mathieu et David Dumazert ―, rédigés par Simon Chamboredon, premier d’une dynastie deux fois centenaires de notaires Peyremalencs et Beaucairois, font clairement apparaître le mot Miradon(n)e, attestant de l'ancienneté du nom. Une découverte essentielle ; espérée depuis plusieurs décennies.
Ce Mirandon est sujet à la mémoire du village. Et, cette année, le Tour du Mirandon est dédié au souvenir de Jacques Larrieu, tragiquement disparu lors des inondations de l'automne dernier. Après une émouvante minute de silence, soixante-dix-sept coureurs s'élancent, en un souffle courageux. En quête d'ambitions pour certains, avec insouciance pour d'autres, sous le soleil et sa chaleur pour toutes et tous.
Nous traversons le Mas Herm, montons au Serre (où nous saluons les cousins Weiss), en crapahutant au-dessus des mas de Valadet et d'Argentclaux, du haut desquels plusieurs siècles nous contemplent. La sinueuse chicane de l'Elzière nous plonge en plein autrefois. Aucun mal à imaginer les gamins qui, jadis, braillaient en s’y poursuivant, ou les soldats royaux qui y pourchassaient nos ancêtres parpalhòts. Ce jour, c'est une autre sorte de horde qui piétine les ruelles caladées. On revient vers le Mas Herm ; Diego, à son poste de commissaire, nous guide vers le Chambonnet, en nous prévenant : « Attention, gardes-en un peu pour la suite, la course ne fait que commencer ! ». Il a raison, avec deux minutes d'avance sur le temps de l'an passé, dos au Ranc de Mirandon, nous entamons à peine la grimpée. Le moteur tourne, tel celui d'une R8 Gordini : rythme soutenu et régulier, justesse harmonique, envie non feinte, mais il a beau monter dans les tours, frôlant les marges rouges, la guimbarde conserve une vitesse cahotante et sa tendance au survirage.
Au gré des épingles de cette course de côte, nous constituons une alliance avec trois autres solitaires solidaires (Jean-Paul, Brigitte et Gilbert), dont les foulées assurées nous accompagnent bien dans l’ascension. À quelques centaines de mètres du sommet, un effort individuel nous permet de sortir du groupe, rattrapant même, plus haut, Céline, avant de basculer vers le dénivelé négatif du parcours, quatre minutes anticipées sur le chrono de 2014. Mais l'on paye cher cette accélération : dans la descente, les quatre coureurs précédemment écartés dévalent formidablement et disparaissent devant, tout comme Franck, fier puncheur, qui parvient tranquillement à nous doubler. Que ceux qui considèrent le Mirandon comme un ersatz de Marvejols-Mende s'y risquent ! L'infatigable Dédé, veillant sur deux péquelets qui rafraîchissent leur nuque dans le ruisseau de l'Oule, nous encourage : « Allez, tu connais le parcours par cœur ! ». Il a, lui-même, reconnu le tracé en courant, la veille, et l'effectue, à nouveau, ce matin, avec les marcheurs. On poursuit la descente, où, quasiment au même endroit, l'on reconnaît la jolie souris de l'été d'avant : cette course est vraiment formidable ! Plus loin, juste avant de tourner vers les Traverses (près du mas familial des aïeux de Gilbert), on aperçoit Eva, avec un peloton de marcheurs. Plus bas, on rassure Killian (il finira premier cadet), qui coince : « Courage, ce n'est plus que du plat, bientôt ! ».
Leurs situations de l'autre côté de la Cèze font des Traverses et des Drouilhèdes une sorte de presqu'île, qui les rapproche davantage de Bordezac que de Peyremale. Pas surprenant, qu'entre 1825 et 1840, sous l’injonction des Reboul père et fils (des parents de René Reboul, speaker de ce Tour du Mirandon ?), les voisins de Bordezac aient demandé le rattachement de ces lieux à leur commune — en vain, car les habitants desdits hameaux s’y opposèrent. Pour l'heure, on s'éloigne de Chanet, Chatusse et le Ranc ; on dépasse les mas de Courtès et du Rastel, ainsi que, plus difficilement, et à la faveur d'un tremplin, Franck, pour arriver à la passerelle que les anciens appellent encore la Planche de Gala. Là, il reste mille six cents mètres pour en finir. Une pecòla, si ce n'est la belle bosse du Malpas, puis la longue montée entre les Noguièrs et le Claux, où nous retrouvons Eva, dans son trio de marcheurs qui s'en va prendre les trois premières places du classement.
Même s'ils ne sont pas loin, si on les aperçoit encore, impossible de rattraper nos anciens compagnons. Gilbert arrive même à se classer sur le podium de sa catégorie, et c'est mérité ! Le Deneyriel est là — on ne sait depuis quand, exactement ; bien plus de cinq cents ans, sûr ! —, et l'on écrase la ligne d'arrivée avec cinq minutes d'avance sur le temps réalisé lors de la 31e édition. Un « exploit », que nous savourons secrètement.
Un registre du notaire peyremalenc, qui accompagna nos pensées durant toute l'épreuve ; une course préparée avec coach Matteo (spécialiste du dix milles mètres) et coach Arnaud (spécialiste des cinq kilomètres) ; un mois de juillet où nous vîmes avec plaisir la pièce de la Compagnie ThéâtreNuit, "Courir", qui narre la vie d'un vrai champion de l’endurance, Emil Zátopek.

mardi 30 juin 2015

En route pour la gloire

« Avant j’étais obligé de faire cadeau de mes tableaux pour arriver à ce que des gens les accrochent sur leurs murs, mais pour chanter une ou quelques chansons à un bal de campagne, on me payait jusqu’à trois dollars par soirée. Un tableau, vous l’accrochez un jour et il vous embête pendant quarante ans ; mais une chanson, vous la chantez, et elle pénètre les oreilles des gens et ils se mettent tous à bondir en la chantant avec vous, et puis quand vous avez fini de la chanter, elle n’est plus là et on vous engage pour la rechanter. »

« Et je me sentis heureux d’être à l’écart de ces poubelles de sentimentalisme et de rêveries, et plus heureux de pousser là en chemin une chanson avec les gens, de chanter quelque chose qui ait une force et des tripes, du rire au ventre, de la puissance et de la dynamite. »

« [...] leurs voix avaient bon son, comme celui du charbon que l’on entasse dans une cave. »


Woody Guthrie
, En route pour la gloire   1943.
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À l’instar de ce passage qui montre un Woody Guthrie charmé par le chant de deux sœurs, le folk singer parle davantage des autres que de son propre univers musical. La scène des deux petites filles qui chantent, au milieu d’une foule de pauvres gens qui attendent dans un camp provisoire pour travailler, qui offrent des timbres vocaux calqués au carbone à leurs refrains, est richement évoquée, et avec émotion, alors que l’auteur ne raconte pas trop en détail son art, ne nous laissant que quelques éparses informations sur son répertoire.
Woody Guthrie est né à Okemah, dans l’Oklahoma. En 1912. Fils de Charles, un homme qui gère ses affaires à coups de poings, et de Nora, une frêle femme habitée par la démence, il est le troisième rejeton d'une famille de quatre enfants. Considérablement influencé par l’exemple paternel, il s’illustre lors des dix premières années de sa vie, non pour l’art de collectionner les accords mineurs et majeurs sur un instrument, mais pour celui de multiplier les rixes au sein des bandes de garçons, des gamins souvent livrés à eux-mêmes. Un épisode de cette époque narre son combat contre le Grand Jim (avec l'argent des paris engagés entre eux, ils s'entendent pour se payer une glace !), un autre raconte une sorte de « magnifique » guerre des boutons, d’où les mômes reviennent les visages meurtris et les membres en sang. Une image qui surprend, lorsque l’on a celle de l’homme à peine plus épais que sa guitare, presque aussi fin que le manche d’icelle. Les anecdotes (les bébés sous les couvertures, le ver-de-terre coupé en deux, les chats à moteur, etc.) de Woody enfant sont nombreuses. Une très grande partie des souvenirs du chanteur concerne ces années d’entre-deux-guerres. Ces temps où il y avait une maison, un foyer, une famille. Pour un mémoire intitulé "En route…", ce n’est peut-être pas si étrange. Il faut attendre la moitié du livre, pour lire (enfin) la mention de mots liés au jargon musical : violon, yodel… Puis, la présence d'une guitare, dans la vie de notre personnage.
, le livre s'ouvre sur le voyage. Et sur ces trains de marchandises, que Woody et sa guitare attrapent, les menant d'une région à une autre. Et jusqu'en Californie — à Bakersfield, ville qui verra la fondation de la Maison Jaussaud, quelques années plus tard. Ces trains et ces villes, qui se succèdent, qui leur font rencontrer de braves quidam (et Ruth, compagne d'un instant…), avec qui ils entretiennent des relations aussi chaleureuses qu'éphémères. Des musiciens, comme le légendaire Cisco Houston, avec qui Woody et cette machine qui tue les fascistes partagent les premières scènes de fortune, dans les bars — où s'égrainent d'autres bagarres. Le début de "la gloire", pour le chanteur de talking blues et d'airs traditionnels.
Un livre lu avec trente ans de retard, en regardant passer quelque train de marchandise, cahotant derrière le lac de Lapalud ; il nous plaît d'imaginer une formidable bagarre de hobboes, dans l’un de ses wagons…

dimanche 31 mai 2015

Le chat du rabbin

« Mon maître trouve que je suis une mauvaise bête, que je mens quand il ne faut pas et que je dis la vérité uniquement quand elle fait de la peine. »

Joann Sfar
, Le chat du rabbin   2007.
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« L'idée du calme est dans le chat assis », disait Jules Renard, qui regrettait peut-être, qui sait, son patronyme de goupil. Un chat penseur, qui observe, inspire quelque tranquillité oisive.
Un chat fidèle, même s'il louchât ! 
aurait probablement ajouté Georges Brassens, qui aimait tant les chats, qu'il promettait, dans "Le testament", que son fantôme viendrait persécuter quiconque, en sa maison, maltraiterait ses chats. « Ce que j'aime chez le chat, c'est le non-sourire, cette absence d'expressivité de l'affection qui, pourtant, n'empêche pas l'attachement et la tendresse », hasardait un autre chanteur, Cali, répondant à une analyse psychologique fondue sous un interview. Le chat, souvent désigné pour son empathie, serait-il avare de sourires ? Woody Guthrie, qui évoque « le large sourire  » de sa vieille chatte, dans "En route pour la gloire", pense le contraire ; et nous nous rangeons à son sentiment, plutôt qu'à celui de Cali, bien évidemment ! Quant à Robert Crumb — Ricain-Cévenol, ayant dessiné plusieurs pochettes de disques vues à Sorgues, dans le cadre de l'exposition "Sur la route du rock psychédélique" —, nous nous rappelons de son Fritz the Cat, un coquin d'animal fabuleux, entré dans toutes les maisons de la planète ; à notre insu, parfois !
Le chat du rabbin, lui, est encore une autre race de félin. Un faux philosophe, libre, libre-penseur, iconoclaste, aux idées subversives. Vicieux, irrévérencieux ! Un chat qui ment comme il parle.

Il ne faut pas (que) lire, dans "Le chat du rabbin", le dialogue impossible entre deux mondes. Plutôt les vérités qui s'échangent entre un animal et nous autres humains. Le chat, par ses silences, nous écoute et dialogue, chaque jour. Le chat du rabbin, par son ironie et son insolence, nous impose l'auto-dérision.

Mais, de tous les chats, nous avons, aujourd'hui, une pensée pour Tiger, from Brighton. Chat-mémoire, il sait : Paul was a good lad.

Une bande-dessinée offerte par Mathilde, la danseuse aux gants de boxe, qui bouillonne, qui a le béguin de guingois ; lue en écoutant la magnifique musique du film "Le chat du rabbin".

mercredi 29 avril 2015

Conversations avec Jimmy Page

« La technique a un rôle, il faut savoir jouer. Mais ce qui est important c'est de se lancer dans cette quête de quelque chose de nouveau et de parvenir à capturer ce moment. Chaque groupe dans lequel j'ai joué faisait de superbes improvisations sur scène, car c'est là que la magie opère. C'est là aussi que le drame se joue. Vous pouvez complètement merder, mais ça fait partie du jeu. C'est cette tension qui rend tout ça excitant. La grand musique n'est jamais sûre ou prévisible. »

Jimmy Page
, Conversations avec Jimmy Page   2014.
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Il y a quelques notes de dulcimer, sur "That's the Way". À la fin, quand le morceau s'enfuit. Quand le thème se répète, lorsqu'il disparaît avec quelque guitare qui le confond. Trois cordes doublées, qui ne changent pas la teneur de la chanson, mais qui sont sonnées par Jimmy Page lui-même.
Ici, ce ne sont que quelques passes modales. Mais, sur d'autres morceaux des albums de Led Zeppelin, le fuzz de la Les Paul, les élans entre parties acoustiques et électriques, l'archet sur la guitare, la réponse appuyée d'un ampli, l'idée qu'il faut replacer voire multiplier les micros autour de la batterie, soulignent la pertinence et le génie d'un musicien hors normes. Jimmy Page n'est pas seulement le technicien talentueux à qui l'on doit l'héritage de riffs légendaires ou de soli uniques, il est également le producteur exceptionnel, l'inventeur étonnant qui magnifie les musiques qu'il approche durant au moins deux décennies, celles des années soixante et soixante-dix. L'un de ceux qui portent la traîne, pour le mariage de Mister Blues et Miss Albion — d'aucuns prétendent, même, qu'il aurait exercé un droit de cuissage pour cette union…
Des £1700 qu'il "risqua" personnellement pour produire le premier disque de Led Zeppelin, à ses expériences récentes derrière la console, ce book retrace la carrière du musicien, davantage comme créateur et inventeur que comme instrumentiste. Quand il repose la guitare, il s'intéresse avec obstination à la dynamique d'un enregistrement, à l'impact du timbre, à la veine sonore : la batterie doit être la colonne vertébrale du groupe ? il l'entoure de micros, afin de lui rendre son équilibre acoustique "naturel".
Témoignent et discutent, dans ces longs entretiens, les partenaires de Jimmy Page : Chris Dreja, Jack White, Jeff Beck, John Paul Jones, etc. Mais les fantômes de feus Little Walter (que Matteo nous fit découvrir, récemment), Picasso ou John Bonham, hantent, également, les échanges (sont-ce eux, qui fichent un désordre typographique lamentable, dans cet imprimé bâclé ?).

Un livre sur les diableries du sorcier Jimmy Page ne pouvait qu'être offert par la mystique Dane. Thanks, Mum!

mardi 31 mars 2015

À ma femme

« L'été vibre de ses chevaux, tu es nue sous ta peau nuptiale
Nuptiale et nue, bien après tout, portent les mêmes initiales
Pourquoi pas jouer sur les mots, on joue bien sur les corps des femmes
Et moi, enfant cassé déjà, et que l'amour sans cesse affame
Quand je dépose sur ton sein, ma bouche à jamais maladive
Accouplée comme le vitrail, sous la cambrure de l'ogive
C'est là, que je mourrai heureux, vidé de mes pluies éphémères
Qui ne savaient plus qui mouiller »


Jean-Michel Caradec
, À ma femme   1975.
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Il y avait, toujours, un disque de Jean-Michel Caradec, prêt à tourner, en ces années où seuls les vinyles étaient notre musique. Son univers, sa poésie, toute la sincérité de ses textes et de ses contes chantés faisaient un monde où la Bretagne n'était jamais loin, où les villages et les chemins menant entre les falaises et les landes guidaient nos rêves et nos premiers arpèges à la guitare.
"Portsall", "Ma Bretagne quand elle pleut", "Le petit ramoneur", "Les oiseaux volaient à l'envers", chaque chanson, même si elle apportait quelque chose de différent à la précédente, était une image forte, et fidèle au tempérament que l'on devinait chez ce jeune et sensible auteur. Même lorsqu'il composait pour les enfants — "Les secrets", par exemple —, son écriture délicate effleurait l'intime. Des couplets de "À ma femme" auraient pu être chantés par Jacques Brel ou Léo Ferré ; pourtant, Caradec était davantage l'enfant de Bob Dylan ou de Woody Guthrie que de ces auteurs français. Ou, davantage, le frère d'un Jack Treese, aussi discret et humble que le guitariste, pour qui il avait composé un "Clin d'œil", sur l'un de ses albums. Il était l'ami de Maxime Le Forestier, qui reprendra l'un ou l'autre de ses titres ("Mai 68"), en concert.
Bien sûr, l'ombre de Dylan ("Pas en France", "Parle-moi") errait, parfois naïvement, dans le chant de Caradec. Bien sûr, les orchestrations de ses disques n'étaient pas toutes une grande réussite (choix de la production, qui imposait ses arrangeurs). Mais sa poésie était aussi simple et heureuse, que le personnage se faisait attachant et complice, lorsqu'il racontait ses histoires, lorsqu'il nous conviait vers son imaginaire ("Le montreur d'ours"). Entre une virée en bateau et une partie de football avec les copains.
Une chanson de Jean-Michel Caradec, écrite pour sa p'tite wife, des vers qui résonnent encore, et qui rappellent combien ses chansons nous manquent.

vendredi 27 février 2015

La grammaire, c'est pas de la tarte !

« […] le français était du latin parlé par des Germains. »

Olivier Houdart & Sylvie Prioul,
La grammaire, c'est pas de la tarte ! 
  2009.
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Si Charlemagne n'a pas inventé l'école, on ne sait qui a créé la grammaire française. Une chose est sûre : plusieurs se sont amatinés, pour accoucher d'idiomes aussi complexes, et ils durent bien rigoler ! Et, ni un livre, ni même ce livre, n'y suffiraient pour tout comprendre.
Les verbes et leurs auxiliaires éprouvent notre patience. Fugueuses exceptions, qui s'échappent dès que la règle tente de les séquestrer dans un cadre formel. À en perdre, et son latin (d'écurie), et ses conjugaisons, qui passent leur(s) temps à faire la fête, ou, à la moindre occasion, qui virent leur cuti à l'imparfaite — tentante syllepse.
À notre décharge, cette langue française et compliquée est le legs d'une généalogie alambiquée. D'une recette qui cuisine racines celtes et gauloises, relevées de condiments méditerranéens et à la faveur de nombreuses sauces étrangères. Dans un même plat, où marinent des pièces protéinées choisies sur les étals du Grand Nord, chez « ces gens qui parlent des langues ressemblant à des maladies de gorge et qui s'enduisent les cheveux de beurre rance » (encore une histoire de tignasse, alors que nous apprenons, ici, qu'il ne faut pas marquer le pluriel à sèche-cheveu), comme le définissait Jean-Dominique Merchet dans "Lettre ouverte à ceux qui ont fait souffrir la France !". Allez, ensuite, imposer quelque discipline au sein d'une fratrie : une mère n'y reconnaîtrait pas ses épithètes.
Et pourtant, entre les Serments de Strasbourg, l'Édit de Villers-Cotterêts et les réformes de 1990, Villon et Brassens, Rimbaud et Desproges, Voltaire et Chabrol, ont réussi à tirer leur épingle du jeu des bottes, en faisant leur foin des verbes et des mots qui s'y amusaient depuis de nombreuses lurettes. 
Un livre lu, en découvrant les 
« écris bastards » de Suzanne Bezon, femme du Claux, à Peyremale, qui ajouta, un jour de mai 1609, sa pieuse prose, en désheurant la cursive savante du notaire de son village

samedi 31 janvier 2015

Le chant de la sirène

« […] quand j'écris une nouvelle chanson, je l'enregistre immédiatement pour garder une trace du premier jet. Je trouve qu'après, quand tu retravailles sur un titre, tu risques de te concentrer sur les détails de finition et de perdre l'énergie et l'intensité initiales. »

PJ Harvey, Le chant de la sirène   2006.
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Un hiver, il y a une douzaine ou une quinzaine d'années. Une route, au cœur du Sundgau. Soudain, à la radio, une voix inconnue, qui se fraye un passage entre basse et guitare sourdes. Le son est pur, violent, il n'y a presque pas de musique, rien que la saturation des amplis, dans ce concert diffusé alors que minuit nous mène vers le lendemain. Pas une pause, pas de lumière, les couplets semblent de sombres histoires sans place pour que vive un sentiment. C'est un concert de PJ Harvey, qui est diffusé sur les ondes ; nous l'apprendrons, quelques jours plus tard.
L'univers de PJ Harvey est ce que l'on attend d'un concert rock. La sensation que, depuis le studio d'enregistrement, l'on a jeté l'arrangeur par la fenêtre. Des mots froissés par une voix en souffrance. Une musique… en panne de sèche-cheveux ! Le premier album est ainsi. "Dry", sorti en 1992, réalisé pour 5000 livres. Un set brut. Les disques qui suivent ne sont pas "mieux" conçus, aucun n'est tiré à quatre épingles, comme des produits d'où s'échapperaient une paire de thèmes mieux peignés : « Souvent, les albums contiennent deux ou trois titres à tomber par terre et le reste est juste sympa à écouter ». Non, là, chaque disque est comme un long cri puissant et qui essouffle. Et ébouriffe.
Lors des entretiens avec la mystérieuse Polly Jean, l'influence de Dylan revient sans cesse : écriture, musiques, présence sur scène, relation avec les journalistes. Pourtant, d'aucuns ne pourrait voir l'ombre du song writer dans les compositions de PJ Harvey. Mais, comme lui, elle est formelle, elle « ne peut faire autrement que revenir au blues ».
Née, comme toutes les véritables rockeuses, un 9 octobre, l'artiste compose sa vie entre sa campagne du Dorset anglais, ses guitares et « les nombreuses tasses de tisanes à la camomille qu'elle s'impose de boire chaque soir ». Une "jolie-vilaine" — comme le nom d'un très bon groupe de musique bretonne nous inciterait à l'accabler —, avec un caractère entier, une chanteuse au parcours accidentel. Rien ne devait la mener à une telle notoriété. Si ce n'étaient, justement, ces rythmes menés à l'aveugle, et ces chansons qui semblent, parfois, aller se fracasser les sens aux six cordes d'une guitare.
Un livre lu, en suivant la cadence merveilleusement sauvage d'une chanson unique, et avec le désir charnel de grimper au-dessus des montagnes et de parcourir les mers, inlassablement, "To Bring You My Love"…