samedi 31 janvier 2015

Le chant de la sirène

« […] quand j'écris une nouvelle chanson, je l'enregistre immédiatement pour garder une trace du premier jet. Je trouve qu'après, quand tu retravailles sur un titre, tu risques de te concentrer sur les détails de finition et de perdre l'énergie et l'intensité initiales. »

PJ Harvey, Le chant de la sirène   2006.
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Un hiver, il y a une douzaine ou une quinzaine d'années. Une route, au cœur du Sundgau. Soudain, à la radio, une voix inconnue, qui se fraye un passage entre basse et guitare sourdes. Le son est pur, violent, il n'y a presque pas de musique, rien que la saturation des amplis, dans ce concert diffusé alors que minuit nous mène vers le lendemain. Pas une pause, pas de lumière, les couplets semblent de sombres histoires sans place pour que vive un sentiment. C'est un concert de PJ Harvey, qui est diffusé sur les ondes ; nous l'apprendrons, quelques jours plus tard.
L'univers de PJ Harvey est ce que l'on attend d'un concert rock. La sensation que, depuis le studio d'enregistrement, l'on a jeté l'arrangeur par la fenêtre. Des mots froissés par une voix en souffrance. Une musique… en panne de sèche-cheveux ! Le premier album est ainsi. "Dry", sorti en 1992, réalisé pour 5000 livres. Un set brut. Les disques qui suivent ne sont pas "mieux" conçus, aucun n'est tiré à quatre épingles, comme des produits d'où s'échapperaient une paire de thèmes mieux peignés : « Souvent, les albums contiennent deux ou trois titres à tomber par terre et le reste est juste sympa à écouter ». Non, là, chaque disque est comme un long cri puissant et qui essouffle. Et ébouriffe.
Lors des entretiens avec la mystérieuse Polly Jean, l'influence de Dylan revient sans cesse : écriture, musiques, présence sur scène, relation avec les journalistes. Pourtant, d'aucuns ne pourrait voir l'ombre du song writer dans les compositions de PJ Harvey. Mais, comme lui, elle est formelle, elle « ne peut faire autrement que revenir au blues ».
Née, comme toutes les véritables rockeuses, un 9 octobre, l'artiste compose sa vie entre sa campagne du Dorset anglais, ses guitares et « les nombreuses tasses de tisanes à la camomille qu'elle s'impose de boire chaque soir ». Une "jolie-vilaine" — comme le nom d'un très bon groupe de musique bretonne nous inciterait à l'accabler —, avec un caractère entier, une chanteuse au parcours accidentel. Rien ne devait la mener à une telle notoriété. Si ce n'étaient, justement, ces rythmes menés à l'aveugle, et ces chansons qui semblent, parfois, aller se fracasser les sens aux six cordes d'une guitare.
Un livre lu, en suivant la cadence merveilleusement sauvage d'une chanson unique, et avec le désir charnel de grimper au-dessus des montagnes et de parcourir les mers, inlassablement, "To Bring You My Love"…

mardi 30 décembre 2014

Hammer Of The Gods

« Au cours de la même soirée, Peter Grant repéra Bob Dylan et s'approcha de lui la main tendue en se présentant : "Je suis Peter Grant, le manager de Led Zeppelin." Dylan jeta un bref regard à Grant et rétorqua, impassible : "C'est votre problème, pas le mien." »

Stephen Davis, Hammer Of The Gods   2011.
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Bouclé, le même après-midi d'un 8 novembre anniversaire de notre rejeton, les 10 km de L'Isle-sur-la-Sorgue, et tombé sur "Hammer Of The Gods", ça c'est rock'n'roll ! Enfin, n'exagérons rien. Car si ce livre est écrit dans un style aussi puissamment expéditif que l'était celui du vainqueur de ladite course vauclusienne, on le déplore presque, au début, tant cela va vite et que l'on aimerait davantage profiter de l'histoire en prenant le temps, à chaque virage. Mais cela est autrement plus fidèle au ton musical imprimé par le groupe, dont Stephens Davis narre l'épopée d'une douzaine d'années.
Un book, où l'on croise les déités des prémices du blues-rock anglais, les Jeff Beck et Eric Clapton (qui précédèrent Page, au sein des Yardbirds), quelques scarabées qui s'extirpent sous des pierres qui roulent. C'est que, aux premiers chapitres, Jimmy Page n'est alors que Little Jimmy, même s'il griffe des quantités de plages de guitares pour les groupes qui cherchent un talent en entrant en studio ("You Really Got Me", des Kinks, évidemment). John Paul Jones est, lui aussi, assez renommé en tant que side man, enregistrant ses arpèges à la basse et travaillant aux arrangements des autres. Mais, non loin, Robert Plant n'est encore qu'un chanteur amateur, qui fait ses premières vocalises dans les pubs de la Vieille Angleterre, et John Bonham qu'un batteur féroce et sale gosse de son quartier, comme il le restera toujours, tout en devenant l'un des meilleurs drummers du monde et, probablement, depuis trente-cinq ans, de l'au-delà.
Quelques sessions plus tard, quoique dans l'anonymat journalistique, le groupe est déjà au plus haut de la gloire populaire, surclassant The Beatles et The Rolling Stones. Rien que sur la moitié du premier album, il y a déjà toute la signature de Led Zeppelin : la couleur acoustique, les riffs électriques, les arrangements en ruptures, en déchirures, le hammer rythmique, le blues d'un Robert Johnson, l'union sacrée voix-guitare, et les coups d'archets de "Dazed And Confused". Le disque suivant démarre fort, très fort : "Whole Lotta Love" frappe d'un sceau nouveau la musique de l'époque, grâce à la brutalité entière du quatuor, "Ramble On" ou "Moby Dick" ajoutent leur caractère intemporel. "III", injustement sous-estimé, cache des trésors intimistes et violents, avec les saccades de "Immigrant", l'oriental "Friends", le banjoïstique "Gallows Pole". Le quatrième enregistrement est celui de "Stairway To Heaven", un hymne, un roc(k), Tolkien et Jansch réunis, l'alliance parfaite du blues, du folk, du rock. Sous les calmes arpèges gronde un Led Zeppelin en volcan.
Parallèlement à la musique, rixes, bizutages, orgies, attestent lamentablement que les pires clichés sex, drugs and rock'n'roll ne sont pas une légende ; du moins, pour les four symbols qui s'efforcent, sans peine, à lui conférer ses titres de noblesse. 
« Des barbares », sont-ils ainsi décrits lorsque la presse daigne parler d'eux, ce qui déclenche bien des rires chez les principaux concernés. Les maintes colères seraient-elles "excusables" ? Un soir, à Nantes, le groupe saccage l'hôtel où les musiciens sont descendus, faute de n'avoir trouvé de quoi préparer du thé — cela peut déclencher de terribles contrariétés, sûr. Comme nous devons admettre, le plus légitimement du monde, que l'idée de jeter par les fenêtres des chambres toutes les télés d'un hôtel s'argumente facilement. Une autre fois, Bonzo manqua — on l'en empêcha — de détruire un train, fâché du retard que ce dernier accusait. « C'est un enterrement de vie de garçon qui ne se termine jamais », justifie Page, en éternel adolescent. Pagey, Jonesy, Percy et Bonzo sont autant indisciplinés que leurs cheveux sur leurs têtes de mômes. Leur folie est une douce et dangereuse poésie.
La saga de Led Zeppelin démarre aux États-Unis, comme le symbole d'un pèlerinage aux sources du blues du Delta qui inspira les fondateurs du groupe. Sur scène, les concerts se suivent, ne se ressemblent pas forcément — puisque les quatre improvisent longuement (écoutez les archives live des prestations du groupe) —, mais ont une constance, l'énergie métallique insufflée par une cohésion instrumentale exceptionnelle : « Ce furent Mardi Gras, les Saturnales et le Nouvel An chinois réunis en un seul et unique concert de rock », raconte-t-on, lors de la tournée de 1972.
Stephens Davis détaille les titres enregistrés, les sessions, les influences multiples, le matériel, évoque les rencontres avec l'inspirateur légendaire, Elvis Presley, ou avec la divine égérie Joni Mitchell. 
L'auteur chronique nombre de concerts, les discours, les rappels, l'ambiance depuis les loges et... les coups-de-poing, qui s'échangèrent parfois, au gré des mauvaises rencontres. Toute la légende, fidèlement résumée, du célèbre groupe qui scelle les deux décennies des années '60 et '70 au ciment d'un rock lourd et aérien.
Led Zeppelin : un sorcier, un hippie, un discret et une bête ; un supergroup spontané, un combo socialement irresponsable, si ce n'est d'avoir influencé Steve Harris (faute avouée), John Cowan (nous l'imaginons) ou some hurdy gurdy players (Page le premier !), à la fois ; la palette est large.
Un livre lu, alors que nous découvrions ce texte des calvinistes cévenols de décembre 1603 qui condamne « ceulx quy portent les cheveulx longs », lu en composant "The Kidnapping Of Lori Maddox".

mardi 25 novembre 2014

Une autobiographie

« J'ai écrit des tas de chansons. Certaines sont nulles, d'autres géniales, d'autres encore seulement passables. Enfin, tout ça, c'est l'opinion des autres. Pour moi, elles sont comme mes enfants : elles naissent, elles grandissent et elles sont lâchées dans le vaste monde et doivent se débrouiller toutes seules. Ce n'est pas un endroit pour une chanson, le monde. Ça peut se retrouver sur une cassette jetée à la poubelle, ou sur un CD abandonné par quelqu'un, ou même dans un bac de disques bradés. Ça peut finir en air oublié qui se languit sur un vinyle à la décharge ou, avec un peu de chance, sur l'étagère d'un disquaire indépendant. »

Neil Young, Une autobiographie   2012.
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Georges Brassens disait qu'une fois écrites, ses chansons ne lui appartenaient plus. Libre à quiconque d'en disposer, de les interpréter, de les posséder. De leur donner nouvelle vie.
Même s'il s'inquiète de leur sort, Neil Young s'est toujours préparé à émanciper ses compositions, à leur offrir la liberté, quitte à ce qu'elles s'évadent, errent, se perdent. Comme il a toujours été, lui-même, un grand voyageur, il accorde à ses créations l'idée qu'elles puissent partir s'aventurer sans lui. Ce grand baroudeur canadien, né à Toronto, en 1945, a effectué ses débuts à Winnipeg, avant d'aller s'installer en Californie, à San Mateo, comme le firent Joan Baez, en son temps, ou… Célestin Jaussaud, bien avant.
Mais ses voyages et multiples virées à travers les états des deux Amériques tiennent à un insatiable besoin de rouler, d'être en partance, continuellement. Tant est-il mené par la faim d'avaler des kilomètres, que l'une de ses passions les plus assumées est la construction de trains électriques, et, bien entendu, l'achat compulsif de belles voitures (Ford, Buick, Cadillac, etc.). Et, au gré de l'énumération de ses automobiles, bus et corbillards, l'artiste raconte, par étapes, ses histoires, de ville en ville, de disque en concert. Parle de ses musiques, de sa vie consacrée à la musique, de ses envies de créer projet après projet, sans cesse, comme une obsession, une boulimie incurable.
Si ce n'était le titre du livre, qui avertit le lecteur, on se laisserait surprendre par la découverte d'une autobiographie camouflée derrière une sorte de journal intime. Car il ne s'agit pas — hélas ? — d'un pavé biographique autoritaire et rangé ; ici, Neil Young prend davantage le rythme d'un récit au verbe plus spontané que construit. Nous avons presque le sentiment que ses « mémoires » n'ont guère subi la moindre relecture. Le texte est brut, abrupt. Parfois maladroit, bien que le caractère d'une rock star visuellement imbue d'elle-même puisse expliquer la « suffisance » de l'écrivain et l'engagement très aléatoire d'une personne éminemment orgueilleuse, qui pousse le vice à juger l'égocentrisme d'autrui.
Un livre lu en écoutant la bande originale du film "Dead Man", l'un des plus beaux albums du chanteur et guitariste — mais que l'auto-biographe n'évoque pas dans ses souvenirs —, et pour essayer d'apprendre tout ce que savent déjà les deux chevaux fous Matthieu et Cyrille sur le Loner.

dimanche 19 octobre 2014

Le temps n'est rien

« Les choix qui s'offrent à nous sont, premièrement, un univers monobloc où le passé et le présent coexistent simultanément et où tout s'est déjà produit ; deuxièmement, le chaos, où tout peut arriver et où rien n'est prévisible car on ne connaît pas toutes les variables ; et troisièmement, un univers chrétien où Dieu a tout créé, où tout est là pour une raison précise, mais où nous jouissons malgré tout du libre arbitre. »

Audrey Niffenegger
, Le temps n'est rien   2003.
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Le temps n'est rien. Les jours et les heures ne se ressemblent pas… car ils ne se suivent pas. Henry sabote les décennies, passe de 1997 à 1977, de 1986 à 2003. Du XXe siècle au XXIe siècle. Du lundi matin au jeudi soir. Ses semaines ont deux jeudis, parfois. Si ce n'était que ça…
Henry a trente-et-un ans. Puis seize. Ou… onze et vingt-deux ans : à la fois ! Il est deux. Deux Henry. Un : lui et son double. Lui et lui. Claire ne voyage pas, elle. Mais, au cours du récit, elle a six, quinze ans, vingt, trente, etc. Si ce n'était que ça…
Henry voyage nu. Il ne porte rien. N'apporte rien. N'emporte rien. Pas un vêtement, pas un sou. Pas un secret. Mais quelques confidences, tout de même. Henry ne maîtrise pas ses "disparitions", ses errances dans le temps, ni le temps (de la durée) dans le temps, ni les lieux de ses arrivées. Il en devine les enjeux, cependant. Il sait qu'il n'a, paradoxalement, que peu de liberté. Si ce n'était que ça…
Nous sommes, à nouveau, éternellement, dans cette impossibilité de se jouer du temps. Le voyage dans le temps est, pourtant, ici, réalisé. Mais compliqué, contraignant. Dangereux !
Audrey Niffenegger a choisi de nous impliquer dans son histoire, dans les histoires d'Henry et de Claire, en confiant la narration à ce couple atypique. Dans cet exercice, l'écrivaine est admirable ; avec une plume riche, passionnante, elle alterne le sentiment masculin et féminin, sans rompre le style. Et crée une intrigue simple, la recherche du bien-être individuel, malgré des différences immenses : l'un est absent, l'autre attend ; l'un vit pleinement le présent, l'autre ne le peut qu'imparfaitement. Le plus difficile, semble-t-il, dans les cas d'Henry et de Claire, est l'assimilation des souvenirs. Certains appartiennent uniquement au passé de l'un, d'autres sont communs, sans avoir les mêmes valeurs. Bien évidemment, selon le présent dans lequel se (re)trouve Henry, selon son passé et ce qu'il sait de son futur, l'histoire n'est pas vécue avec des émotions intactes.
En refermant ce roman, on se dit que "Le temps n'est rien" pourrait avoir une suite. Espérons qu'Audrey Niffenegger ne lui en donne pas. Que les vies d'Henry et Claire se perdent dans la nuit des temps…
Un livre lu en voyageant vers des demains redoublés, dans un présent qui prend pour tremplin le chaos du passé.

dimanche 21 septembre 2014

Born to Run (Né pour courir)

« À la différence de Lance, les Tarahumaras ne refont pas le plein de sels minéraux avec des boissons d'effort. Ils ne réparent pas les dommages musculaires de l'exercice avec des barres hyperprotéinées. En fait, ils ne mangent pratiquement pas de protéines et ne se nourrissent pour ainsi dire que de maïs parfois agrémenté de souris grillées, leur friandise favorite. À l'approche d'une course, les Tarahumaras ne s'entraînent pas et ignorent l'affûtage. Le jour même, ils ne s'échauffent pas et ne s'étirent pas non plus. Ils se pointent simplement sur la ligne de départ en rigolant… et partent comme des dératés pour 48 heures. »

Christopher McDougall
, Born to Run (Né pour courir)   2009.
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Un jeune homme, beau, glabre et hâlé, le sourire affichant une joie et une aisance à la course, fend la vitesse d'une piste rocailleuse. Vêtu d'une ample chemise écarlate, d'un pagne clair et… de sandales de fortune, il ne ressemble à aucun des runners en-dossardés pris dans le même effort au sein d'une compétition. C'est une image. Celle de la couverture du livre. Mais elle revient, au long de ces centaines de pages, nous tenant en haleine, cardio à 200, nous accompagnant, pas à pas, foulée après foulée.
Le coureur est serein. On devine une allure maîtrisée, habituelle. Même s'il est parti comme un dératé, il court détendu. S'appuyant sur des descriptions particulières (anecdotes, historiques, non-dits) d'évènements sportifs (marathons, trails, ultra-marathons), McDougall avance dans son écrit et dans sa découverte des antagonistes, en même temps qu'il pénètre dans le pays sauvage d'un peuple que le lecteur ne connaît pas : celui des Tarahumaras, sis dans les canyons hostiles des montagnes mexicaines du Chihuaha.
De sa rencontre avec les Tarahumaras, McDougall ne sort pas indemne. Et nous ne sortons pas indemnes, après la lecture de son pavé. Ce livre est un must ! Une bombe ! McDougall n'est pas un anthropologue. Ni un philosophe, ni un hippie. Certainement pas un cardiologue ou un spécialiste des sports d'endurance extrêmes. McDougall, c'est Pierre Rahbi, avec la guitare à Bruce Springsteen, pour un concert final organisé dans une jungle aride ! McDougall n'est pas un idéaliste, ni un rêveur. Il n'est pas aussi fou que les coureurs dont il parle (les Emil Zatopek, Ana Trason, etc.), ni aussi sage que ses amis Tarahumaras.
Son écriture est façonnée comme une sortie en fractionné : les phrases suivent un rythme soutenu, qui nous mène d'un souffle en des récits passionnants, puis se scindent en des riffs 
électriques, vifs, détonants. Une tuerie. Si ce livre va enthousiasmer les amateurs de running, il va bousculer les autres, simples mortels. Les aventures humaines contées sont étonnantes. Les performances sportives sont narrées comme des chroniques surréalistes. Comme si un témoin averti rapportait les premiers pas de l'homme sur Mars, ou l'ascension de Mirandon par votre serviteur.
Un livre extraordinaire, exceptionnel, unique, déroutant, lu grâce à Miss Ceccano, en préparant ladite boucle mythique peyremalencque de juillet, et sans dévorer une — ou alors… une seule — souris, en guise de friandise.

dimanche 24 août 2014

Mon autobiographie

« Le problème était que, ayant été avant-centre moi-même, j'étais toujours plus dur avec les attaquants qu'avec les autres joueurs. Ils n'étaient jamais aussi bons que moi, évidemment. Je suis désolé mais aucun n'a été aussi bon que moi quand je jouais. Les managers peuvent se permettre de telles vanités et, souvent, ils les infligent aux joueurs. De la même façon, les joueurs pensent être meilleurs managers que la personne en face — jusqu'au jour où ils essayent d'occuper le poste. »

Alex Ferguson
, Mon autobiographie   2013.
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Il y a son éternel combat avec l'Alsacien et coach d'Arsenal, Arsène Wenger, le « rival », le « bon client ». Rien que pour ce chapitre, ce livre est riche d'anecdotes uniques. Il y a ses bras-de-fer avec d'autres managers (Mourinho, pour n'en citer qu'un), et souvent dans son propre bureau, ici-même où les tensions se règlent à grands verres de bières et de vins ; comment cela irait-il plus simplement, dans un pays où « le public du football se compose principalement des gens de la classe ouvrière ».  Il y a ses colères, quand les Red Devils ne sont que le dauphin du champion. Cette autobiographie résume toute la hargne d'un être qui jalouse son voisin, quand ce dernier a un moteur plus puissant dans son bolide. Tout l'orgueil d'un homme qui n'abdique jamais, qui veut le monde du football à ses pieds — ou à ses crampons.
Natif de Glasgow (jeune, il joue, notamment, avec les Rangers), ayant effectué ses premiers faits d'armes comme dirigeant avec d'autres reds, ceux d'Aberdeen, Alex Ferguson est un personnage entier. Attachant et terriblement admirable, autant que nous lisons ce qu'il rapporte. Probablement terrifiant et quelque peu imbuvable, à le côtoyer au quotidien. Dans ses mémoires, qui n'offrent guère de douceur dans un monde de brutes shootant dans du cuir, il explique les coups de poker-menteur, pour attirer et acheter des joueurs, les rafler à la concurrence, grâce à quelques dizaines de milliers de livres sterling. Les meilleurs éléments à qui il réussit à confier les clefs d'Old Trafford sont ceux qui suscitent la convoitise des autres équipes ; et comment mieux juger de cela, si ce n'est par l'égard porté par les supporters d'en face : « L'une des caractéristiques qui signalent un grand joueur, c'est quand les fans adverses lui dédient des chants hostiles » !
Il admire les footballeurs les plus doués. Les désire, naturellement, pour son onze idéal. Les sublime. Et s'en détache, après quelques années, non sans regrets, mais avec certaines amertumes. Selon lui, la trahison n'est jamais loin. Peut-être n'a-t-il pas tort. Peut-être pense-t-il, plus ou moins secrètement, que les hommes lui appartiennent, dès lors qu'ils revêtent un maillot aux couleurs de l'équipe qu'il dirige — en l'occurrence Manchester United, durant ses vingt-sept années au plus haut niveau. Les mots qui reviennent le plus, dans ses témoignages, sont pour dire son refus de reconnaître ses faiblesses, de baisser la garde, d'accepter qu'il perd ou qu'il est en difficulté. Un peu comme sur le terrain où, se plaît-il à rappeler, l'adversaire sait toujours que les Mancuniens peuvent revenir au score dans les ultimes minutes de la partie. Comme si la vie — sa vie — n'était qu'une succession de temps additionnels.
À la lecture du palmarès de Sir Alex Ferguson, seul manque un parcours à la tête de l'équipe nationale d'Angleterre. Un poste qu'on lui proposa, par deux fois. Mais il ne pouvait, en aucun cas, devenir le sélectionneur des Three Lions : « Vous m'imaginez faire ça ? Moi, un Écossais ? J'ai toujours plaisanté sur la question et dit que si j'avais accepté, cela aurait été pour les faire descendre dans la hiérarchie. J'aurais voulu faire tomber l'Angleterre au 150e rang du classement mondial, avec l'Écosse au 149e. »

Un livre lu durant la trêve estivale, les pieds dans l'eau d'un lac de Vaucluse ; une lecture partagée, forcément, avec le Gunner Matteo, grand spécialiste de la Premier League.

lundi 28 juillet 2014

Tour du Mirandon

« Figurez-vous un bloc immense, formant presqu’île, s’allongeant de l’ouest à l’est, détaché du serre du Puech, escarpé, partiellement boisé, froid et inculte au nord, chaud et fécond au sud, éternellement ceinturé par les eaux de la Cèze, grossie de l’Omol et du Luech, et vous aurez une idée de Mirandon ! »
Ernest Durand, Une étude notariale au village 1905.
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Ce Mirandon, seul Ernest Durand, dans sa monographie de 1905, le cite. Nous avons beau feuilleter registres et vieux papiers, étudier la micro-toponymie de tout le Peyremalès, pas un demi-mot, ni en latin, ni en occitan, ni en vieux français, que ce soit avant ou après la Révolution, ne nomme la montagne où fut érigée, il y a plus d'un millénaire, l'église paroissiale peyremalencque chère audit prieur. Ce Mirandon intrigue. Nous nargue. Comme il le fait, ce frais matin d'été, dimanche 20 de juillet 2014.
Pour étudier sa courbe au plus près, nous voici inscrit au départ des 12,600 km de la célèbre course Tour du Mirandon, en sa 31e édition. Motivé comme personne, courant à domicile, nous visons, naturellement, le podium.
Ambitions revues rapidement à la baisse, dès le passage sur le pont du Mas Herm, puisque c'est ici que nous verrons furtivement et pour la dernière fois de la matinée, le trio qui finira en tête de la compétition. Ne pas regarder devant, s'accrocher au peloton, passer, avec lui, au-devant de la 
masada Jaussaud (où la famille a vécu, durant cinq-cents ans), et grimper aveuglément.
Le premier kilomètre, avec cette tranchée qui monte au Serre, ressemble à une sente en escaliers caillouteux, que seules les chèvres doivent savoir emprunter sans s'y briser les sabots : casse-pieds ! On se fie au dire de la plèbe de runners expérimentés : « Si tu ne peux pas voir le sommet, marche ». Après une boucle dans le dédale serré et pavé de l'Elzière — "L'Enfer du Sud", comme l'appellent les coureurs avertis —, on jette un œil à la maison Ariffon et, le temps de laisser le Chambonnet à main droite, non loin du lieu magique où les eaux du Luech et de la Cèze s'unissent, on entame les trente hectomètres suivants (le fameux mur des trente évoqué par les marathoniens). Ascension vers l'échafaud, à coups de lacets étrécis, ces trois-mille mètres sont annoncés comme le clou du parcours. Où l'on attaque la montagne, par la face sud. Ou ouest ? Qui s'en fiche ? On n'attaque rien du tout, on tente de se défendre ! Certes, ce n'est ni Mont, ni ton Ventoux, mais le dénivelé du versant méditerranéen de la Cévenne du Haut-Pays de Cèze recale un premier lot de dossards, qui alternent course lente et marche pénible. Nous continuons à trotter, mais, à défaut d'une médaille que l'on espérait raicher pour notre col, nous nous contenterons de gagner ce col rêche.
Le défi est tel, que l'on se sent, à quelques distances du chemin de croix, rapidement crucifié en plein effort. L'on cherche le relais. Plus haut, nous ne voyons pas les ruches, cachées derrière la végétation estivale, elle-même voilée derrière la sueur qui immerge nos yeux. Au plus haut du tracé, aux confins de Peyremale et de son ancien hameau, Bordezac, après avoir sauté l'Oule, on devine Clamoux, le Puech, Mercoire, l'ombre du château de Portes. De là, on aperçoit les tourbillons de Gourgime, la Cèze qui serpente autour de l'église et de Mirandon, que nous surplombons à présent. On se déconcentre un peu, en se perdant parmi ces paysages cévenols. Ceux qui finiront aux dix premières places (enfin, qui finissent, à cette heure où nous sommes encore à mi-parcours), n'auront pas pris le temps d'apprécier le paysage ; nous mesurons le privilège de figurer dans la catégorie coureurs du dimanche. D'ailleurs, dorénavant, nous visons, raisonnablement, une place au sein du Who's Who des finishers du Mirandon ; ce qui serait, déjà, un exploit en soi : nous ne sommes pas là pour préparer le Badwater Marathon, non plus !
La descente, enfin ; où l'on regrette, presque, la montée. Torse en avant, nous dévalons vers les Traverses, lieu fondé par Simon Aussel, lorsqu'il y fit construire sa maison, au printemps 1600. Arrivé en-bas, la rivière longe les Drouilhèdes, sans que nous ne puissions envisager de picar un capús. La sensation est terrible : ce (faux) plat oblige à relancer les foulées ; autant la montée faisait oublier toute émotion et la descente était une éternelle chute libre, autant ce long passage sans relief se révèle plus éreintant que prévu. Et la moindre bosse, comme ce passage traitre du Malpas (qui porte bien son nom), rappelle la présence de muscles (abimés) dans les cuisses.
Le dernier kilomètre est… de trop ! Il y a longtemps, que la sueur et le sel ont rincé les yeux. Va-t-on, seulement, voir la ligne d'arrivée ? Terminer la course, planqué à l'arrière du gruppetto, telle est notre ultime stratégie du jour. Ça y est, nous voyons,
à hauteur du panneau Peyremale, le Mas des Noyers. Nous traversons, en quelques pas fatigués, le Claux, et, "déjà", le Deneyriel nous attend à deux centaines de mètres. Sprint final, un dernier effort, et nous franchissons, d'un bond de cabri pronateur, la ligne, alors que les vainqueurs reviennent, eux, tranquillement, d'une douche salvatrice et méritée.
Un livre d'Ernest Durand — qui, fut-il curé, n'en était peut-être pas moins coureur de fond, qui le sait ? —, lu, relu, feuilleté, annoté, relu, éternellement ouvert sur le bureau ; un Tour d[e] Mirandon couru, finalement, sans qu'aucun ours (mais une souris !) ne nous ait bondi dessus, au gré des virages en épingle tracés par on-ne-sait quelle couble muletière.