dimanche 31 mars 2013

La parole doit d'abord être écrite

« La parole doit d'abord être écrite, puis, pour une juste sentence, parvenir jusqu'à nous. »
Jules 1er, in La papauté, Paul Johnson — 340.
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Alors que l'on nous promet la fin de l'écriture manuscrite pour la décennie à venir, apprécions cette phrase énoncée par l'un des premiers papes de l'Histoire. Même si la lettre adressée par ce dernier aux évêques d'Orient n'avait pas pour dessein d'avertir autrui sur la nécessité de sauver le travail des épistoliers, l'on s'inquiétait, déjà, d'une certaine manière, de l'importance de rédiger, d'abord, et de parler ensuite.
Alors qu'un projet de règlement européen tente de modifier la conservation des archives, de gommer radicalement notre identité, on peut comprendre d'autant plus l'importance d'identifier une parole par son acte de naissance : un écrit. L'écriture aurait-elle plus d'autorité que la parole, que l'on intente contre elle ? C'est bien probable. Et pourtant, le monde n'a peut-être jamais autant écrit que lors de ces dernières années. Même si l'on écrit souvent « à tort et à travers » — tant mieux
… et tant pis !
Un livre lu, sans forcément s'intéresser à l'élection d'un nouveau pape à la tête de l'Église catholique.

mercredi 27 février 2013

Tout ce que l'homme a touché

« Tout ce que l'homme a touché et rien de ce qui est naturel. »
Jean-François Breton, Le Lien des Chercheurs Cévenols — 1978.
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Avec Pierre Richard, décédé en 1968, et Jean Pellet, que nous avions encore croisé, avant qu'il ne décède en 1990, Jean-François Breton était fondateur du Lien des Chercheurs Cévenols, association et publication dont le siège est sis à Génolhac. Cette revue, qui existe depuis 1974, qui fédère des chercheurs éparpillés un peu partout en et hors de leur région d'enquête, apporte à son sommaire des articles sur diverses matières ayant trait à l'ethnologie, l'anthropologie, la généalogie, la géologie, l'histoire régionale en général.
Dans son éditorial de l'époque, Jean-François Breton explique que le Lien concentre ses intérêts sur tout ce qui a « subi » une influence — ou une incidence — de la part de l'homme.
« Et rien de ce qui est naturel », précise l'éditorialiste ! On pourrait presque penser à quelque provocation, car la remarque semble prévenir, avertir, elle en est même autoritaire ; mais non, il ne s'agit que de redire, encore une fois, que le champ d'action des chercheurs de l'association est volontairement limité à l'action humaine sur l'environnement, celle qui transforme une pierre en mur, un cours d'eau en béal. Comme s'il était coupable de ne pas s'intéresser, voire de ne pas considérer, la nature seule. Cette nature sauvage, primitive, originelle. Cette nature d'avant l'Homme destructeur. Le chercheur ne se désintéresse jamais vraiment de cette nature originelle. Mais il faut, comprenons-nous, s'excuser de rechercher, avant tout, ce que « l'homme a touché ».
Une revue lue et relue, depuis des années et des années, avec cet éditorial d'il y a trente-cinq ans, à nouveau inséré par Marie-Lucy Dumas dans le numéro de janvier-mars 2013.

mercredi 30 janvier 2013

Montaillou, village occitan

« Trop de gens aujourd'hui — et même dès 1300… — considèrent les paysans comme des « brutes épaisses ». Ils confondent le silence rural, la timidité, le non-don de soi et la pudeur de l'homme des champs, avec l'inculture. »
Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan —  1975.
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Dans nos recherches, la connaissance du quotidien des petites gens demeure, quoique l’on découvre, systématiquement ignorée. Sûr, nous l’imaginons, le décrivons, le construisons à partir de bribes, de regroupements, de déductions pour le moins hasardeuses ou prétentieuses, mais nous sommes bien loin d’obtenir l’assurance de l’image précise d’une vie au village, avec ses échanges et ses conversations banales autant qu'improbables. Les pensées à hautes voix des habitants se sont éteintes avec le temps. Et ce ne sont ni les registres éparpillés sur les étals de quelque dépôt d’archives, ni les toiles des maîtres dans les musées, qui nous restituent l’univers réel d’une journée au XIIIe ou au XIVe siècles.
Pourtant, Emmanuel Le Roy Ladurie nous fait (ou ferait presque) croire qu’avec les rapports de l’inquisiteur Jacques Fournier, évêque de Pamiers, des scènes plébéiennes s’ouvrent devant nous en de longs tableaux. Des estampes qui se coloreraient, après que l’on eut défroissé les rideaux d’un théâtre. Besson et Spielberg, réunis, ne feraient mieux que notre docteur honoris causa. Herzog, Tavernier, Vigne ou Jean-Jacques Annaud, à peine.
« L’enquête », menée par l’auteur d’un précédent ouvrage de référence, Les paysans de Languedoc, n’est rien d’autre qu’une immense étude de mœurs qui couvre trente années de la communauté d’un petit village de haute Ariège, Montaillou, entre 1294 et 1324. Rien ne nous est plus inconnu, en ce qui concerne les liens — pour le moins très intimes, ici — entre les Montaillonais, les
Montaillonaises, les seigneurs locaux, les religieux, les familles influentes, les bergers et les marchands du pays appaméen. Aux témoignages des croyants, hérétiques, infidèles, bonshommes, ménagères et servantes, et sous fond de climat cathare suspicieux et délétère, les tempéraments se dessinent, les tensions se révèlent, les enjeux s’éclaircissent. Comme si c’était hier.
Un livre relu, avec le souvenir de ce village de Montaillou, dont les domus, dispersées sur son sèrre pentu, au cœur d’un été ariégeois, nous offraient récemment l’impression d’un Moyen Âge ressuscité.

lundi 31 décembre 2012

Invantaire des effaitz de feu Yzac Robert

« Un demy pot estain, trois escuelles, un plact, une salière, & deux petitz culière estain demy uzés. »
Anthoine Jaussaud, Invantaire des effaitz de feu Yzac Robert —  1686.
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« L’an mil six centz huictante six, et le traitziesme jour du mois de septambre après midy », Suzanne Robert ouvre les portes de sa maison, afin que l’on dresse l’« invantaire des effaitz de feu Yzac Robert », décédé le 21 août, « pour ne confondre ses biens propres avec ceux de son dict feu mary ». Anthoine Jaussaud, notaire royal de Peyremale, assorti de Pierre Crégut et maître Jean Girard, ainsi que sieur Jean Dumasher et maître Jacques Jaussaud, « voizins et admis de feu Yzac Robert, ayant été mandés venir », entrent dans la maison d’habitation.
« Et, premièrement, estant dans le chambre cuizine de ladicte mai[s]on, a été trouvé une couchette fine lichotte avec sa paliasse couverte de deux linseulz, le tout pauvre valleur, dans laquelle lad[i]te Roberte est gissante de maladie ». Malgré le sombre tableau qui apparaît à la lecture du début de cet inventaire, la veuve Robert, que l’on se figure mourante, alors qu’elle survivra une vingtaine d’années encore, fera mener les cinq hommes dans les différents corps de la propriété, sous la conduite de ses fils.
Dans la pièce principale, ni table, ni chaises ; seuls « deux bans de bois pour s’assoir ». La vaisselle est réduite : « un demy pot estain, trois escuelles, un plact, une salière, & deux petitz culière estain demy uzés » constituent l’essentiel. « Une poille à frire & une autre poille servant à rotty les chastaignes » font parties — comme aujourd’hui encore —, des ustensiles indispensables, propres à toutes les maisons de notre village…
Le mobilier est rare. Peu de meubles, et encore, « lesquelz meubles lad[i]te Roberte a dict luy apartenir elle seul et non aud[it] feu Robert son mary, pour avoir estés de feu Jean Robert père de lad[i]te Suzanne ». En effet, c’est par son union avec Suzanne, qu’Yzac Robert était arrivé dans la maison du Claux, en 1652, « y estant antré pour gendre ».
« Et estant sortis de ladicte mai[s]on & entrés dans un toit à conchon, a esté trouvé un pourceau ». Plus loin, « dans un autre petitte cour, a esté trouvé une brebis à leyne ». Également, une « petitte cuve toute neufve ramplie de razins foulés coulant environ cinq charges, lesquelz razins lad[i]te Roberte a dict ne devoir estre invantorizés pour estre proveneus sa plus grande partie de ses vignes ».
Bien que l’on ne le concevait guère plus fastueux, cet inventaire, semblable à des dizaines d’autres, décrit bien l’humble et quasi austère intérieur de l’ostal cévenole.
Un registre lu, pour la première fois, il y a vingt ans, en 1992, et déchiffré au cœur de l'hiver peyremalenc.

mercredi 19 décembre 2012

Traité des reliques

« Les dernières reliques qui appartiennent à Jésus-Christ sont celles qu'on a eues depuis sa résurrection, comme un morceau de poisson rôti que lui présenta saint Pierre, quand il s'apparut à lui sur le bord de la mer. Il faut dire qu'il ait été bien épicé, ou qu'on y ait fait un merveilleux saupiquet, qu'il s'est pu garder si longtemps. »
Jean Calvin, Traité des reliques —  1543.
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Où l'on pourrait creoire qu'un tel texte feust escript par le sieur Desproges, en d'aultres espoques. Il n'en est rien. Cet humour, railleur, est de l'œuvre et de la plume de Jehan Calvin, resformateur tant satirique qu'il semble le plus acerbe des hérétiques de son tempz. Dans son Traité, il s'attaque à l'idolastrerie papiste, incrimine fermement l'Esglise catholique, apostolique et romaine, laquelle voue un culte des reliques dont il se moque et qu'il condamne, comme tout protestant, avec violence, l'accusant au passage pour son incohérence générale.
Pour cet ouvrage, publié en 1543, en français (et non en latin), on ne sait quelles sources utilisa le théologien pour inventoriser de la sorte. Mais les exemples, nombreux, mesme si non exhaustifs, sont exacts. Tout comme le rire est souventes fois sous-jacent, mais toujours vif, cruel, volontairement agressif, pour poincter de l'index les adorateurs de la Vierge Marie, de saint Michel, de saint Jean-Baptiste, de quelques apostres et aultres saints, qui recensent ici un drap, là les ossements, ailleurs encore une dent ou des objets ayant appartenus aux personnages vénérés.

Un libvre lu par un descendant de Pierre Amat, dit
« le Viel », et Jehanne Jaussal, qui se marièrent en ladite année 1543, en pays calviniste, à Génolhac

vendredi 30 novembre 2012

Nous ne descendons pas du singe

« L'homme ne descend pas du singe : il en est un lui-même. »
Émilie Rauscher, Nous ne descendons pas du singe, in Science & Vie —  2010.
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Charles Darwin nous avait déjà un peu incité à penser que nous fûmes animal, qui plus est de la grande famille des quadrupèdes.
Cependant, à chercher désespérément ce fameux chaînon manquant enfoui dans les sols de la Préhistoire, nous avions un tantinet oublié que nos origines se confondaient avec celles des grands singes. Si nous n'étions pas uniquement Homme, notre fierté de Sapiens Sapiens nous permettait d'assumer un arbre généalogique complexe. Mais voilà, si nous cousinons avec le singe, c'est que nous en sommes un, dixit le savant. Mais si l'Homme est un singe — comme le singe, lui-même —, la nouvelle peut autant nous surprendre qu'amuser voire choquer ce dernier : nous sommes si peu de choses, commence-t-il à songer…

Un article lu au cœur d'un magazine volé (comme notre ancêtre chipait une banane) entre deux dizaines de journaux empilés pour distraire les patients d'un éminent singe-médecin.

mercredi 17 octobre 2012

Le vielleur

« Un monde dur et brutal, cynique et cruel, peu sympathique, qui attire et fascine à la fois, et qui inquiète. »
Pierre Rosenberg, Georges De La Tour —  1992.
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Il y a toute l’austérité de « l’automne du Moyen Âge », dans cette toile de jeunesse attribuée à ce peintre resté si longtemps méconnu. Et cette attirance, qui encourage à s’éloigner si l’on s’approche un peu trop du tableau, fonctionne étrangement. Sauf, peut-être, pour un joueur de vielle d’aujourd’hui, curieux et intéressé...
L'un des premiers joueurs de vielle « connus », vraisemblablement peint dans le premier quart du XVIIe siècle, par Georges De La Tour (1593-1652), est là, enfin. Depuis près de vingt-cinq ans, nous attendions l'instant de l'approcher, de le  « regarder », lui, l'aveugle, "Le vielleur", dit le vielleur au chapeau ou le vielleur à la mouche. Si réaliste. Si réel.
Bien entendu, l'exposition "Corps et ombres — Caravage et le caravagisme européen", que propose le Musée Fabre de Montpellier, est une merveille. Mais la salle consacrée au peintre Lorrain, où est accroché ce tableau, parmi autres diurnes et de célèbres nocturnes, retiendra toute notre émotion. Trois chanterelles, deux bourdons, une corde trompette. Et leurs cotons, enroulés, travaillés par la roue. Le cache-roue — posé sur d'autres toiles de la même série — qui tombe, comme nous l'oublions, nous-mêmes aussi, souvent. Et, sur ces bourdons qui sonnent, en contre-point de quelque accompagnement qui nous demeurera à jamais imaginé, le chant du musicien, comme une plainte sourde, qui décrit, forcément, un monde dur et brutal, cynique et cruel, qui attire et fascine à la fois ; qui inquiète presque…

Un livre relu, après la visite de cette exposition avec Lena.