mercredi 30 décembre 2015

Les paysans de Languedoc

« Le Cévenol de 1500, paillard et gaillard, épris de danse jusqu'à la folie, papiste, superstitieux et sorcier, sombre dans la nuit de l'oubli et dans les profondeurs du subconscient. »

Emmanuel Le Roy Ladurie
, Les paysans de Languedoc  —  1969.
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Dans sa thèse de 1966, publiée trois ans plus tard sous le titre maintes fois cité par les universitaires et historiens qui vinrent après lui, Emmanuel Le Roy Ladurie avance que le Cévenol de 1500 est libre et déluré. Où puise-t-il cette affirmation ? Dans l'éternel fantasme que l'homme du Moyen Âge est un joyeux drille, qui ne pense qu'à la fête et aux plaisirs multiples ? C'est un peu probable. Et il a, peut-être, un peu raison. Mais que le Cévenol sombre dans la retenue et la sagesse, subitement, en embrassant la Réforme — comme il l'entend dans ses conclusions —, c'est une autre idée, une hypothèse discutable.
Les règles changent. Les textes sont formels, la vie quotidienne doit être rythmée par le travail, la famille, la réflexion, par du silence et de l'humilité. Est-ce à dire que le Cévenol des XVIe et XVIIe siècles est moins « sage » que ses aïeux ? C'est moins sûr. Les délibérations des consistoires gardois ne manquent pas de nous décrire un pays qui s'amuse, qui flirte continuellement avec les lois et les devoirs.
Ainsi, en 1602, la Dame de Peyremale est-elle sévèrement rappelée à l'ordre par l'assemblée des farouches calvinistes avec qui elle partage sa foi, pour avoir donné bals et danses en son logis, et pour y avoir habillé, déguisé et masqué les jeunes gens allant fêter Carnaval. Durant cette même période, les confréries louent des joueurs de violon, pour mener le trouble dans les rues d'Alès, à la Sainte-Lucie ou à la Saint-Blaise. On danse, on boit, on joue aux cartes (des cartes, que l'on retrouve encore coincées dans les registres des notaires), la jeunesse s'adjuge tous les amusements, passant dans les dédales de la ville, sonnailles aux pieds, en criant et en chantant. Le Cévenol de 1600 ressemble fort à celui de 1500, seuls les interdits le mettent à l'index, le punissent, le briment jusqu'à en faire un hors-la-loi. Des lois qui ne sont probablement uniquement dictées que pour espérer poser des différences entre les mœurs des protestants et celles des catholiques. Et qui ne sont suivies, souvent, que très difficilement.
Un livre lu, il y a une vingtaine d'années, rouvert pour récupérer cette vieille citation et la confronter aux écrits dénichés, dernièrement, dans les archives du consistoire d'Alès.

dimanche 29 novembre 2015

Le grand Cœur

« Il est un âge où l'on peut forcer sa nature avec sincérité et se convaincre, jour après jour, que l'on suit un chemin nécessaire alors qu'il vous éloigne de votre volonté profonde et que l'on s'égare. L'essentiel est de garder assez d'énergie pour changer lorsque l'écart devient souffrance et que l'on comprend son erreur. »

Jean-Christophe Rufin
, Le grand Cœur  —  2012.
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Un roman d'après la vie de personnages réels, qui vécurent au Moyen Âge et eurent leur influence sur des évènements majeurs, essentiels, de l'Histoire de France. Un roman construit en imaginant, en contournant les faits. Une hérésie, bien évidemment ! L'historien, quel qu'il soit, ne le peut tolérer. 
Mais là, Jean-Christophe Rufin a effectué une telle et minutieuse recherche, que ses libertés apparaissent comme de véritables hypothèses historiques. D'autant qu'il est, comme Jacques Cœur ― qu'il prend comme narrateur ―, natif de la ville de Bourges, attiré par l'Orient, complice de stratégies politiciennes, et, certes dans une mesure plus subjective, humaniste.
Sans s'amuser à écrire comme au XVe siècle, ou avec un cliché de jargon médiéval, Jean-Christophe Rufin rédige son texte avec un vocabulaire et un style qui accompagnent le lecteur au plus fidèle et au plus près d'un genre littéraire possible ou recomposé. À l'instar de cet envoi final façon ars moriendi, qui achève l'ouvrage : « Je peux mourir, car j'ai bien vécu. Et j'ai connu la liberté. » Et l'on ne se rend compte de rien, le récit passe pour être la véritable autobiographie de Jacques Cœur ; son manuscrit, conservé dans quelque fonds d'archives, que Rufin aurait consulté pour organiser les chapitres de son livre. Un peu comme Jean-Pierre Chabrol nous avait fait croire aux feuillets retrouvés entre les pierres de la clède du Gravas, documents qui étaient censés constituer la trame de son œuvre principale, "Les fous de Dieu".

Jacques Cœur
― ou le Jacques Cœur de Rufin ― est un homme emblématique de cette période de l'automne du Moyen Âge. Visionnaire, ambitieux, audacieux, il ne se fie ni au roi, ni à Dieu. Il est à la fois homme de pouvoir et homme du peuple, préférant la discrétion et la prudence aux coups d'éclats. Depuis son premier fait d'armes, alors qu'il n'est encore qu'un enfant, jusqu'à sa fuite sur l'île de Chios, sa vie ressemble à un long présage. Il s'attache toutes les confiances, devient le conseiller et confident du roi ― et, plus encore, l'intime de sa maîtresse ―, voyage en Méditerranée, foule la Regordane pour traverser les Cévennes, initie des affaires à partir de réseaux à l'échelle du monde connu. Cinq chapitres, durant lesquels le personnage de Rufin pense à haute voix. Doute du monde et de lui-même. S'interroge sur l'heure de sa fin.
Un livre prêté par Marie-Claude, que nous allâmes visiter en empruntant en partie ledit Chemin de Regordane ; elle imaginait bien que cet écrit pouvait autant nous distraire que nous instruire.

samedi 31 octobre 2015

Football total

« Je me souvenais que, lorsque les joueurs d'Ajax entamaient une chanson, je m'interrogeais un moment pour savoir s'il s'agissait de leur voix ou d'une cassette enregistrée. Toutes les grandes équipes, me disais-je alors, doivent savoir chanter ! L'équipe de France, elle, entonnait un refrain, puis déraillait et abandonnait. Elle paraissait incapable de chanter la même chanson, comme de jouer le même match, du commencement à la fin. »

Stefan Kovacs
, Football total  —  1975.
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Les Baratelli, Trésor, Adams, Guillou, Bereta, Revelli ― pas plus l'aîné que le cadet ― de notre enfance ne savaient pas chanter. Terrible témoignage. Ils étaient nos héros, nos ténors préférés ! Certes, la cohésion générale ne trahissait pas une grande harmonie, aucun véritable soliste ne semblait se détacher de l'ensemble, et pas un chef d'orchestre n'était capable ― comme le sera, un peu plus tard, Platini ― de mener l'ensemble à la baguette, mais de là à conclure que l'équipe de France ne possédait pas de talent naturel pour la polyphonie vocale, c'est attristant ; un rêve de gosse brisé. Et c'est un spécialiste qui l'estime : Ştefan Kovács, grand amateur d'opéra, a de la feuille. D'ailleurs, il a passé des centaines d'heures dans les loges de choristes néerlandais, considérés comme les meilleurs interprètes des années soixante-dix. 
Quand Kovács arrive en France, en 1973, il laisse derrière lui deux saisons à la tête de l'Ajax Amsterdam, club qu'il a mené à deux titres consécutifs de champion d'Europe. Les Cruijff, Neeskens et Haan sont alors à l'apogée de leur carrière, et s'ils s'apparentent à des pop stars avec leurs cheveux longs, le football exceptionnel qu'ils pratiquent ne peut se comparer à aucun autre. Ils règnent en maîtres sur les terrains, inventent, avec leur entraîneur, un style nouveau, apportant leur pierre à l'édifice du football moderne.
Lui-même héritier de Rinus Michels et disciple de Helenio Herrera,
Ştefan Kovács participe bel et bien au renouveau d'un sport qui perd alors de sa superbe, avec le déclin de l'empire brésilien et l'essor du jeu allemand, très athlétique, ou du catenaccio italien, basé sur un système défensif ennuyeux. « Depuis la Coupe du Monde 1958, qui fut le triomphe du romantisme, le football est, en quelque sorte, entré dans l'âge classique », affirme-t-il.
Fort de ce constat, le technicien roumain (il est né en 1920, à Timisoara), devient le maillon entre l'après 1958 (la France termina sur le podium de la Coupe du Monde organisée en Suède) et les deux dernières décennies du XXe siècle, qui verront les succès de deux générations de Français. S'il n'est, par les résultats obtenus, qu'un modeste sélectionneur de l'équipe de France, il est celui qui impose de nouvelles méthodes, de nouvelles idées, de nouvelles ambitions, et, précédant le fabuleux Michel Hidalgo, celui qui place sur le bon tremplin les jeunes joueurs qui amèneront les Bleus à rivaliser avec les plus grandes nations.
Dans ce livre, sorti il y a exactement quarante ans, Ştefan Kovács narre son histoire à mi-parcours d'une carrière surprenante : passer de l'Ajax à l'équipe de France, en 1973, c'est comme si, aujourd'hui, l'entraîneur de l'équipe qui a remporté la dernière Ligue des Champions devenait le sélectionneur de la vingt-deuxième nation du football !
Un livre acheté soixante-quinze centimes, sur un étal avignonnais, et lu tout en échangeant avec Matteo nos connaissances sur le football total et sur Johan Cruijff.

dimanche 27 septembre 2015

La fiancée de ses nuits blanches

« De mon expérience, la folie et les tourments de l'enfer guettent une descendance quand on lui cache ses origines. »

Yslaire
, La fiancée de ses nuits blanches  —  2014.
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L'univers du dessinateur Yslaire nous accompagne depuis plus de trente ans. Avouons-le (avouez-le), déjà les feuilletons  "Bidouille et Violette", publiés dans Spirou, parvenaient à nous tenir en haleine. 
Nous avions découvert "Sambre", quelques temps après la création de la série. Il y avait, d'ailleurs, sous les traits des personnages, l'héritage desdites premières planches de jeunesse de l'auteur. Mais la dramaturgie était d'une intensité nouvelle, puissante. Sous un fond sépia, la couleur et la lumière (ou son absence), prenant au rouge sang et sombre ― d'où le nom Sambre ―, imposaient avec force l'idée d'une douloureuse saga.
À lire et relire plusieurs fois, entre deux publications, les différents volumes de "La guerre des Sambre", l'on devine qu'Yslaire a effectué de sérieuses recherches en généalogie, voire en psychogénéalogie, pour établir la chronologie de ses histoires, tant le vocabulaire, les propos, ne peuvent être ― du moins, ne pouvons-nous le croire ― les fruits et hasards de la passion d'un "innocent". Pour simple exemple, si, étrangement, la parution des albums ne suit pas l'ordre chronologique de l'histoire familiale, n'est-ce point là ce qui caractérise la réalisation d'une généalogie où le chercheur avance logiquement son travail et détaille les branches de son arbre avec une progression inégale, décousue, aléatoire, dictée par ses trouvailles ? Et si nous désirions taquiner Bernard Hislaire, Bernar Yslaire, Yslaire, Sylaire, iSlaire, nous serions même tentés de voir, en ces récurrentes variations sur son pseudonyme (depuis le début de sa carrière), la marque du temps sur son nom de famille ; tout comme nous constatons, souventes fois, en feuilletant les registres d'Ancien Régime, l'évolution de la plupart des patronymes.
Dessinateur, conteur, historien, généalogiste, Yslaire est un artiste aux multiples talents, qui nous guide dans cet arbre, de génération en génération, au gré des épisodes ; où des personnages jouent des rôles surprenants, où les issues ne sont jamais ni figées, ni prévisibles.

Une bande-dessinée, achetée le jour de sa sortie, qui démarre le cycle de cujus "Maxime & Constance", et vient s'ajouter aux trois volumes "Werner & Charlotte" offerts par la fiancée de nos nuits blanches, complétant la collection commencée avec "Hugo & Iris", et la suite originelle intitulée "Sambre".

lundi 31 août 2015

Glaneurs de rêves

« Le destin a voulu que je suive un chemin fort éloigné de celui de mes ancêtres, et pourtant leurs façons étaient aussi les miennes. Et dans mes voyages, lorsque je vois une colline constellée de moutons ou une équipe d'ouvriers agricoles qui se reposent à l'ombre des noisetiers, je suis prise d'un désir nostalgique de redevenir celle que je n'ai pas été. »

Patti Smith
, Glaneurs de rêves —  1992.
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Patti Smith (°1946 Chicago) a toujours su qu'elle écrirait « un livre, ne serait-ce qu'un petit livre, qui emmènerait le lecteur dans un royaume qui ne pouvait être mesuré ni même évoqué par le souvenir ». N'en déplaise, peut-être, audit lecteur, ces souvenirs ne sont pas ceux d'une chanteuse de rock. La seule musique racontée dans ces pages est celle de « la grange blanchie à la chaux qui portait les mots SALLE DE BAL », où tout le monde se retrouvait « pour danser au son et à l'appel du violon ». Pas de guitare, pas de refrain musclé, pas de torture verbale, ni de violence rythmique, qu'une musique, « curieuse, optimiste, aussi simple et furtive que l'appel du quadrille qui pénètre la nuit d'été ».
L'auteure de "Because the Night" (co-écrit avec Bruce Springsteen, et enregistré en 1977 pour l'album "Easter") préfère ici la « musique des glaneurs qui accomplissent leur tâche ». Dans ce petit et poétique recueil, elle reprend leur chemin, telle Alice à la poursuite d'un lapin qui court après le temps. Et tout est dans le parfum des choses : les herbes hautes, l'orage, le ruisseau près de la maison, la poussière de Calcutta ; dans le toucher des trésors et des biens : un rubis indien, une tasse pour le thé, le tissu écossais des chemises, le tableau d'un portrait du XVe siècle flamand.
Écrit l'année de ses quarante-cinq ans,
le récit de Patti Smith nous invite dans l'intimité de ses rêves d'enfant. Elle parle de sa mère, de son arrière-grand-mère, de ses frère et sœurs, de ce « vieil homme qui vendait des vairons », de son chien Bambi. Ses chapitres sont comme de vieilles chansons nouvelles, avec des couplets qui disent qui elle était, qui elle est, encore, dans son âme de tous les temps. Une artiste, qui a choisi son métier en pensant suivre son destin ; qui a gardé, cependant et heureusement, de l'héritage de ses aïeux, les sensations et les certitudes d'être à la fois leur devenir et leur passé.
Un livre offert par la femme aux cheveux sauvages (« wild wild hair »).

mercredi 29 juillet 2015

Le Ranc de Mirandon

« Alexandre Gibert, pnt et ac.ptant comme dessus, une sienne pièce chastanet, qu’il a assize aux appartenances dud. Pierremalle, terroir appellé La Fare, confron. du pied avec la rivière de Cèze, du chef avec Blaize Gasais, le chemin estant en partie au millieu allant des Malz à l’esglise dud. Pierremalle, d’ung cousté avec les hours dud. Pierre Duranc, le Ranc de Miradone au millieu, et de l'aut. cousté, avec les hours de feu Jean Gasais ou Barthellémy Aussel, le serre venant de la rivière de Cèze, au champ du serre au millieu. »

« Aud. lieu appellé Boys de Filhol, toute laquelle pièce confronte du pied & du chef, traversant le serre, avec la rivière de Cèze, d'ung cousté avec Jean Gasais, et d'aut. cousté Alexandre Gibert, tenant des biens de Pierre Duranc, le Ranc de Miradonne au millieu. »


Simon Chamboredon
, Notaire de Peyremale —  1609.
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Le Mirandon est décrit par Ernest Durand, dans ses publications de 1898 et 1905. Et semble indiquer que ce nom a toujours été employé, par les gens d'ici, pour désigner la colline où est posée, depuis plus d'un millénaire, l'église, jadis surplombée par le castèl des seigneurs de Peyremale. Pourtant, nous ne trouvions le témoignage de cette appellation dans la micro-toponymie, malgré trente années de recherches en Archives. Jusqu'à l'hiver dernier, où des articles, datés d’avril et décembre 1609 ― des échanges entre Pierre Jaussal et Alexandre Gibert, puis une vente entre Maurice Mathieu et David Dumazert ―, rédigés par Simon Chamboredon, premier d’une dynastie deux fois centenaires de notaires Peyremalencs et Beaucairois, font clairement apparaître le mot Miradon(n)e, attestant de l'ancienneté du nom. Une découverte essentielle ; espérée depuis plusieurs décennies.
Ce Mirandon est sujet à la mémoire du village. Et, cette année, le Tour du Mirandon est dédié au souvenir de Jacques Larrieu, tragiquement disparu lors des inondations de l'automne dernier. Après une émouvante minute de silence, soixante-dix-sept coureurs s'élancent, en un souffle courageux. En quête d'ambitions pour certains, avec insouciance pour d'autres, sous le soleil et sa chaleur pour toutes et tous.
Nous traversons le Mas Herm, montons au Serre (où nous saluons les cousins Weiss), en crapahutant au-dessus des mas de Valadet et d'Argentclaux, du haut desquels plusieurs siècles nous contemplent. La sinueuse chicane de l'Elzière nous plonge en plein autrefois. Aucun mal à imaginer les gamins qui, jadis, braillaient en s’y poursuivant, ou les soldats royaux qui y pourchassaient nos ancêtres parpalhòts. Ce jour, c'est une autre sorte de horde qui piétine les ruelles caladées. On revient vers le Mas Herm ; Diego, à son poste de commissaire, nous guide vers le Chambonnet, en nous prévenant : « Attention, gardes-en un peu pour la suite, la course ne fait que commencer ! ». Il a raison, avec deux minutes d'avance sur le temps de l'an passé, dos au Ranc de Mirandon, nous entamons à peine la grimpée. Le moteur tourne, tel celui d'une R8 Gordini : rythme soutenu et régulier, justesse harmonique, envie non feinte, mais il a beau monter dans les tours, frôlant les marges rouges, la guimbarde conserve une vitesse cahotante et sa tendance au survirage.
Au gré des épingles de cette course de côte, nous constituons une alliance avec trois autres solitaires solidaires (Jean-Paul, Brigitte et Gilbert), dont les foulées assurées nous accompagnent bien dans l’ascension. À quelques centaines de mètres du sommet, un effort individuel nous permet de sortir du groupe, rattrapant même, plus haut, Céline, avant de basculer vers le dénivelé négatif du parcours, quatre minutes anticipées sur le chrono de 2014. Mais l'on paye cher cette accélération : dans la descente, les quatre coureurs précédemment écartés dévalent formidablement et disparaissent devant, tout comme Franck, fier puncheur, qui parvient tranquillement à nous doubler. Que ceux qui considèrent le Mirandon comme un ersatz de Marvejols-Mende s'y risquent ! L'infatigable Dédé, veillant sur deux péquelets qui rafraîchissent leur nuque dans le ruisseau de l'Oule, nous encourage : « Allez, tu connais le parcours par cœur ! ». Il a, lui-même, reconnu le tracé en courant, la veille, et l'effectue, à nouveau, ce matin, avec les marcheurs. On poursuit la descente, où, quasiment au même endroit, l'on reconnaît la jolie souris de l'été d'avant : cette course est vraiment formidable ! Plus loin, juste avant de tourner vers les Traverses (près du mas familial des aïeux de Gilbert), on aperçoit Eva, avec un peloton de marcheurs. Plus bas, on rassure Killian (il finira premier cadet), qui coince : « Courage, ce n'est plus que du plat, bientôt ! ».
Leurs situations de l'autre côté de la Cèze font des Traverses et des Drouilhèdes une sorte de presqu'île, qui les rapproche davantage de Bordezac que de Peyremale. Pas surprenant, qu'entre 1825 et 1840, sous l’injonction des Reboul père et fils (des parents de René Reboul, speaker de ce Tour du Mirandon ?), les voisins de Bordezac aient demandé le rattachement de ces lieux à leur commune — en vain, car les habitants desdits hameaux s’y opposèrent. Pour l'heure, on s'éloigne de Chanet, Chatusse et le Ranc ; on dépasse les mas de Courtès et du Rastel, ainsi que, plus difficilement, et à la faveur d'un tremplin, Franck, pour arriver à la passerelle que les anciens appellent encore la Planche de Gala. Là, il reste mille six cents mètres pour en finir. Une pecòla, si ce n'est la belle bosse du Malpas, puis la longue montée entre les Noguièrs et le Claux, où nous retrouvons Eva, dans son trio de marcheurs qui s'en va prendre les trois premières places du classement.
Même s'ils ne sont pas loin, si on les aperçoit encore, impossible de rattraper nos anciens compagnons. Gilbert arrive même à se classer sur le podium de sa catégorie, et c'est mérité ! Le Deneyriel est là — on ne sait depuis quand, exactement ; bien plus de cinq cents ans, sûr ! —, et l'on écrase la ligne d'arrivée avec cinq minutes d'avance sur le temps réalisé lors de la 31e édition. Un « exploit », que nous savourons secrètement.
Un registre du notaire peyremalenc, qui accompagna nos pensées durant toute l'épreuve ; une course préparée avec coach Matteo (spécialiste du dix milles mètres) et coach Arnaud (spécialiste des cinq kilomètres) ; un mois de juillet où nous vîmes avec plaisir la pièce de la Compagnie ThéâtreNuit, "Courir", qui narre la vie d'un vrai champion de l’endurance, Emil Zátopek.

mardi 30 juin 2015

En route pour la gloire

« Avant j’étais obligé de faire cadeau de mes tableaux pour arriver à ce que des gens les accrochent sur leurs murs, mais pour chanter une ou quelques chansons à un bal de campagne, on me payait jusqu’à trois dollars par soirée. Un tableau, vous l’accrochez un jour et il vous embête pendant quarante ans ; mais une chanson, vous la chantez, et elle pénètre les oreilles des gens et ils se mettent tous à bondir en la chantant avec vous, et puis quand vous avez fini de la chanter, elle n’est plus là et on vous engage pour la rechanter. »

« Et je me sentis heureux d’être à l’écart de ces poubelles de sentimentalisme et de rêveries, et plus heureux de pousser là en chemin une chanson avec les gens, de chanter quelque chose qui ait une force et des tripes, du rire au ventre, de la puissance et de la dynamite. »

« [...] leurs voix avaient bon son, comme celui du charbon que l’on entasse dans une cave. »


Woody Guthrie
, En route pour la gloire —  1943.
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À l’instar de ce passage qui montre un Woody Guthrie charmé par le chant de deux sœurs, le folk singer parle davantage des autres que de son propre univers musical. La scène des deux petites filles qui chantent, au milieu d’une foule de pauvres gens qui attendent dans un camp provisoire pour travailler, qui offrent des timbres vocaux calqués au carbone à leurs refrains, est richement évoquée, et avec émotion, alors que l’auteur ne raconte pas trop en détail son art, ne nous laissant que quelques éparses informations sur son répertoire.
Woody Guthrie est né à Okemah, dans l’Oklahoma. En 1912. Fils de Charles, un homme qui gère ses affaires à coups de poings, et de Nora, une frêle femme habitée par la démence, il est le troisième rejeton d'une famille de quatre enfants. Considérablement influencé par l’exemple paternel, il s’illustre lors des dix premières années de sa vie, non pour l’art de collectionner les accords mineurs et majeurs sur un instrument, mais pour celui de multiplier les rixes au sein des bandes de garçons, des gamins souvent livrés à eux-mêmes. Un épisode de cette époque narre son combat contre le Grand Jim (avec l'argent des paris engagés entre eux, ils s'entendent pour se payer une glace !), un autre raconte une sorte de « magnifique » guerre des boutons, d’où les mômes reviennent les visages meurtris et les membres en sang. Une image qui surprend, lorsque l’on a celle de l’homme à peine plus épais que sa guitare, presque aussi fin que le manche d’icelle. Les anecdotes (les bébés sous les couvertures, le ver-de-terre coupé en deux, les chats à moteur, etc.) de Woody enfant sont nombreuses. Une très grande partie des souvenirs du chanteur concerne ces années d’entre-deux-guerres. Ces temps où il y avait une maison, un foyer, une famille. Pour un mémoire intitulé "En route…", ce n’est peut-être pas si étrange. Il faut attendre la moitié du livre, pour lire (enfin) la mention de mots liés au jargon musical : violon, yodel… Puis, la présence d'une guitare, dans la vie de notre personnage.
Là
, le livre s'ouvre sur le voyage. Et sur ces trains de marchandises, que Woody et sa guitare attrapent, les menant d'une région à une autre. Et jusqu'en Californie — à Bakersfield, ville qui verra la fondation de la Maison Jaussaud, quelques années plus tard. Ces trains et ces villes, qui se succèdent, qui leur font rencontrer de braves quidam (et Ruth, compagne d'un instant…), avec qui ils entretiennent des relations aussi chaleureuses qu'éphémères. Des musiciens, comme le légendaire Cisco Houston, avec qui Woody et cette machine qui tue les fascistes partagent les premières scènes de fortune, dans les bars — où s'égrainent d'autres bagarres. Le début de "la gloire", pour le chanteur de talking blues et d'airs traditionnels.
Un livre lu avec trente ans de retard, en regardant passer quelque train de marchandise, cahotant derrière le lac de Lapalud ; il nous plaît d'imaginer une formidable bagarre de hobboes, dans l’un de ses wagons…

dimanche 31 mai 2015

Le chat du rabbin

« Mon maître trouve que je suis une mauvaise bête, que je mens quand il ne faut pas et que je dis la vérité uniquement quand elle fait de la peine. »

Joann Sfar
, Le chat du rabbin —  2007.
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« L'idée du calme est dans le chat assis », disait Jules Renard, qui regrettait peut-être, qui sait, son patronyme de goupil. Un chat penseur, qui observe, inspire quelque tranquillité oisive.
Un chat fidèle, même s'il louchât ! 
— aurait probablement ajouté Georges Brassens, qui aimait tant les chats, qu'il promettait, dans "Le testament", que son fantôme viendrait persécuter quiconque, en sa maison, maltraiterait ses chats. « Ce que j'aime chez le chat, c'est le non-sourire, cette absence d'expressivité de l'affection qui, pourtant, n'empêche pas l'attachement et la tendresse », hasardait un autre chanteur, Cali, répondant à une analyse psychologique fondue sous un interview. Le chat, souvent désigné pour son empathie, serait-il avare de sourires ? Woody Guthrie, qui évoque « le large sourire  » de sa vieille chatte, dans "En route pour la gloire", pense le contraire ; et nous nous rangeons à son sentiment, plutôt qu'à celui de Cali, bien évidemment ! Quant à Robert Crumb — Ricain-Cévenol, ayant dessiné plusieurs pochettes de disques vues à Sorgues, dans le cadre de l'exposition "Sur la route du rock psychédélique" —, nous nous rappelons de son Fritz the Cat, un coquin d'animal fabuleux, entré dans toutes les maisons de la planète ; à notre insu, parfois !
Le chat du rabbin, lui, est encore une autre race de félin. Un faux philosophe, libre, libre-penseur, iconoclaste, aux idées subversives. Vicieux, irrévérencieux ! Un chat qui ment comme il parle.

Il ne faut pas (que) lire, dans "Le chat du rabbin", le dialogue impossible entre deux mondes. Plutôt les vérités qui s'échangent entre un animal et nous autres humains. Le chat, par ses silences, nous écoute et dialogue, chaque jour. Le chat du rabbin, par son ironie et son insolence, nous impose l'auto-dérision.

Mais, de tous les chats, nous avons, aujourd'hui, une pensée pour Tiger, from Brighton. Chat-mémoire, il sait : Paul was a good lad.

Une bande-dessinée offerte par Mathilde, la danseuse aux gants de boxe, qui bouillonne, qui a le béguin de guingois ; lue en écoutant la magnifique musique du film "Le chat du rabbin".

mercredi 29 avril 2015

Conversations avec Jimmy Page

« La technique a un rôle, il faut savoir jouer. Mais ce qui est important c'est de se lancer dans cette quête de quelque chose de nouveau et de parvenir à capturer ce moment. Chaque groupe dans lequel j'ai joué faisait de superbes improvisations sur scène, car c'est là que la magie opère. C'est là aussi que le drame se joue. Vous pouvez complètement merder, mais ça fait partie du jeu. C'est cette tension qui rend tout ça excitant. La grand musique n'est jamais sûre ou prévisible. »

Jimmy Page
, Conversations avec Jimmy Page —  2014.
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Il y a quelques notes de dulcimer, sur "That's the Way". À la fin, quand le morceau s'enfuit. Quand le thème se répète, lorsqu'il disparaît avec quelque guitare qui le confond. Trois cordes doublées, qui ne changent pas la teneur de la chanson, mais qui sont sonnées par Jimmy Page lui-même.
Ici, ce ne sont que quelques passes modales. Mais, sur d'autres morceaux des albums de Led Zeppelin, le fuzz de la Les Paul, les élans entre parties acoustiques et électriques, l'archet sur la guitare, la réponse appuyée d'un ampli, l'idée qu'il faut replacer voire multiplier les micros autour de la batterie, soulignent la pertinence et le génie d'un musicien hors normes. Jimmy Page n'est pas seulement le technicien talentueux à qui l'on doit l'héritage de riffs légendaires ou de soli uniques, il est également le producteur exceptionnel, l'inventeur étonnant qui magnifie les musiques qu'il approche durant au moins deux décennies, celles des années soixante et soixante-dix. L'un de ceux qui portent la traîne, pour le mariage de Mister Blues et Miss Albion — d'aucuns prétendent, même, qu'il aurait exercé un droit de cuissage pour cette union…
Des £1700 qu'il "risqua" personnellement pour produire le premier disque de Led Zeppelin, à ses expériences récentes derrière la console, ce book retrace la carrière du musicien, davantage comme créateur et inventeur que comme instrumentiste. Quand il repose la guitare, il s'intéresse avec obstination à la dynamique d'un enregistrement, à l'impact du timbre, à la veine sonore : la batterie doit être la colonne vertébrale du groupe ? il l'entoure de micros, afin de lui rendre son équilibre acoustique "naturel".
Témoignent et discutent, dans ces longs entretiens, les partenaires de Jimmy Page : Chris Dreja, Jack White, Jeff Beck, John Paul Jones, etc. Mais les fantômes de feus Little Walter (que Matteo nous fit découvrir, récemment), Picasso ou John Bonham, hantent, également, les échanges (sont-ce eux, qui fichent un désordre typographique lamentable, dans cet imprimé bâclé ?).

Un livre sur les diableries du sorcier Jimmy Page ne pouvait qu'être offert par la mystique Dane. Thanks, Mum!

mardi 31 mars 2015

À ma femme

« L'été vibre de ses chevaux, tu es nue sous ta peau nuptiale
Nuptiale et nue, bien après tout, portent les mêmes initiales
Pourquoi pas jouer sur les mots, on joue bien sur les corps des femmes
Et moi, enfant cassé déjà, et que l'amour sans cesse affame
Quand je dépose sur ton sein, ma bouche à jamais maladive
Accouplée comme le vitrail, sous la cambrure de l'ogive
C'est là, que je mourrai heureux, vidé de mes pluies éphémères
Qui ne savaient plus qui mouiller »


Jean-Michel Caradec
, À ma femme —  1975.
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Il y avait, toujours, un disque de Jean-Michel Caradec, prêt à tourner, en ces années où seuls les vinyles étaient notre musique. Son univers, sa poésie, toute la sincérité de ses textes et de ses contes chantés faisaient un monde où la Bretagne n'était jamais loin, où les villages et les chemins menant entre les falaises et les landes guidaient nos rêves et nos premiers arpèges à la guitare.
"Portsall", "Ma Bretagne quand elle pleut", "Le petit ramoneur", "Les oiseaux volaient à l'envers", chaque chanson, même si elle apportait quelque chose de différent à la précédente, était une image forte, et fidèle au tempérament que l'on devinait chez ce jeune et sensible auteur. Même lorsqu'il composait pour les enfants — "Les secrets", par exemple —, son écriture délicate effleurait l'intime. Des couplets de "À ma femme" auraient pu être chantés par Jacques Brel ou Léo Ferré ; pourtant, Caradec était davantage l'enfant de Bob Dylan ou de Woody Guthrie que de ces auteurs français. Ou, davantage, le frère d'un Jack Treese, aussi discret et humble que le guitariste, pour qui il avait composé un "Clin d'œil", sur l'un de ses albums. Il était l'ami de Maxime Le Forestier, qui reprendra l'un ou l'autre de ses titres ("Mai 68"), en concert.
Bien sûr, l'ombre de Dylan ("Pas en France", "Parle-moi") errait, parfois naïvement, dans le chant de Caradec. Bien sûr, les orchestrations de ses disques n'étaient pas toutes une grande réussite (choix de la production, qui imposait ses arrangeurs). Mais sa poésie était aussi simple et heureuse, que le personnage se faisait attachant et complice, lorsqu'il racontait ses histoires, lorsqu'il nous conviait vers son imaginaire ("Le montreur d'ours"). Entre une virée en bateau et une partie de football avec les copains.
Une chanson de Jean-Michel Caradec, écrite pour sa p'tite wife, des vers qui résonnent encore, et qui rappellent combien ses chansons nous manquent.

vendredi 27 février 2015

La grammaire, c'est pas de la tarte !

« […] le français était du latin parlé par des Germains. »

Olivier Houdart & Sylvie Prioul,
La grammaire, c'est pas de la tarte ! 
—  2009.
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Si Charlemagne n'a pas inventé l'école, on ne sait qui a créé la grammaire française. Une chose est sûre : plusieurs se sont amatinés, pour accoucher d'idiomes aussi complexes, et ils durent bien rigoler ! Et, ni un livre, ni même ce livre, n'y suffiraient pour tout comprendre.
Les verbes et leurs auxiliaires éprouvent notre patience. Fugueuses exceptions, qui s'échappent dès que la règle tente de les séquestrer dans un cadre formel. À en perdre, et son latin (d'écurie), et ses conjugaisons, qui passent leur(s) temps à faire la fête, ou, à la moindre occasion, qui virent leur cuti à l'imparfaite — tentante syllepse.
À notre décharge, cette langue française et compliquée est le legs d'une généalogie alambiquée. D'une recette qui cuisine racines celtes et gauloises, relevées de condiments méditerranéens et à la faveur de nombreuses sauces étrangères. Dans un même plat, où marinent des pièces protéinées choisies sur les étals du Grand Nord, chez « ces gens qui parlent des langues ressemblant à des maladies de gorge et qui s'enduisent les cheveux de beurre rance » (encore une histoire de tignasse, alors que nous apprenons, ici, qu'il ne faut pas marquer le pluriel à sèche-cheveu), comme le définissait Jean-Dominique Merchet dans "Lettre ouverte à ceux qui ont fait souffrir la France !". Allez, ensuite, imposer quelque discipline au sein d'une fratrie : une mère n'y reconnaîtrait pas ses épithètes.
Et pourtant, entre les Serments de Strasbourg, l'Édit de Villers-Cotterêts et les réformes de 1990, Villon et Brassens, Rimbaud et Desproges, Voltaire et Chabrol, ont réussi à tirer leur épingle du jeu des bottes, en faisant leur foin des verbes et des mots qui s'y amusaient depuis de nombreuses lurettes. 
Un livre lu, en découvrant les 
« écris bastards » de Suzanne Bezon, femme du Claux, à Peyremale, qui ajouta, un jour de mai 1609, sa pieuse prose, en désheurant la cursive savante du notaire de son village…

samedi 31 janvier 2015

Le chant de la sirène

« […] quand j'écris une nouvelle chanson, je l'enregistre immédiatement pour garder une trace du premier jet. Je trouve qu'après, quand tu retravailles sur un titre, tu risques de te concentrer sur les détails de finition et de perdre l'énergie et l'intensité initiales. »

PJ Harvey, Le chant de la sirène —  2006.
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Un hiver, il y a une douzaine ou une quinzaine d'années. Une route, au cœur du Sundgau. Soudain, à la radio, une voix inconnue, qui se fraye un passage entre basse et guitare sourdes. Le son est pur, violent, il n'y a presque pas de musique, rien que la saturation des amplis, dans ce concert diffusé alors que minuit nous mène vers le lendemain. Pas une pause, pas de lumière, les couplets semblent de sombres histoires sans place pour que vive un sentiment. C'est un concert de PJ Harvey, qui est diffusé sur les ondes ; nous l'apprendrons, quelques jours plus tard.
L'univers de PJ Harvey est ce que l'on attend d'un concert rock. La sensation que, depuis le studio d'enregistrement, l'on a jeté l'arrangeur par la fenêtre. Des mots froissés par une voix en souffrance. Une musique… en panne de sèche-cheveux ! Le premier album est ainsi. "Dry", sorti en 1992, réalisé pour 5000 livres. Un set brut. Les disques qui suivent ne sont pas "mieux" conçus, aucun n'est tiré à quatre épingles, comme des produits d'où s'échapperaient une paire de thèmes mieux peignés : « Souvent, les albums contiennent deux ou trois titres à tomber par terre et le reste est juste sympa à écouter ». Non, là, chaque disque est comme un long cri puissant et qui essouffle. Et ébouriffe.
Lors des entretiens avec la mystérieuse Polly Jean, l'influence de Dylan revient sans cesse : écriture, musiques, présence sur scène, relation avec les journalistes. Pourtant, d'aucuns ne pourrait voir l'ombre du song writer dans les compositions de PJ Harvey. Mais, comme lui, elle est formelle, elle « ne peut faire autrement que revenir au blues ».
Née, comme toutes les véritables rockeuses, un 9 octobre, l'artiste compose sa vie entre sa campagne du Dorset anglais, ses guitares et « les nombreuses tasses de tisanes à la camomille qu'elle s'impose de boire chaque soir ». Une "jolie-vilaine" — comme le nom d'un très bon groupe de musique bretonne nous inciterait à l'accabler —, avec un caractère entier, une chanteuse au parcours accidentel. Rien ne devait la mener à une telle notoriété. Si ce n'étaient, justement, ces rythmes menés à l'aveugle, et ces chansons qui semblent, parfois, aller se fracasser les sens aux six cordes d'une guitare.
Un livre lu, en suivant la cadence merveilleusement sauvage d'une chanson unique, et avec le désir charnel de grimper au-dessus des montagnes et de parcourir les mers, inlassablement, "To Bring You My Love"…

mardi 30 décembre 2014

Hammer Of The Gods

« Au cours de la même soirée, Peter Grant repéra Bob Dylan et s'approcha de lui la main tendue en se présentant : "Je suis Peter Grant, le manager de Led Zeppelin." Dylan jeta un bref regard à Grant et rétorqua, impassible : "C'est votre problème, pas le mien." »

Stephen Davis, Hammer Of The Gods —  2011.
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Bouclé, le même après-midi d'un 8 novembre anniversaire de notre rejeton, les 10 km de L'Isle-sur-la-Sorgue, et tombé sur "Hammer Of The Gods", ça c'est rock'n'roll ! Enfin, n'exagérons rien. Car si ce livre est écrit dans un style aussi puissamment expéditif que l'était celui du vainqueur de ladite course vauclusienne, on le déplore presque, au début, tant cela va vite et que l'on aimerait davantage profiter de l'histoire en prenant le temps, à chaque virage. Mais cela est autrement plus fidèle au ton musical imprimé par le groupe, dont Stephens Davis narre l'épopée d'une douzaine d'années.
Un book, où l'on croise les déités des prémices du blues-rock anglais, les Jeff Beck et Eric Clapton (qui précédèrent Page, au sein des Yardbirds), quelques scarabées qui s'extirpent sous des pierres qui roulent. C'est que, aux premiers chapitres, Jimmy Page n'est alors que Little Jimmy, même s'il griffe des quantités de plages de guitares pour les groupes qui cherchent un talent en entrant en studio ("You Really Got Me", des Kinks, évidemment). John Paul Jones est, lui aussi, assez renommé en tant que side man, enregistrant ses arpèges à la basse et travaillant aux arrangements des autres. Mais, non loin, Robert Plant n'est encore qu'un chanteur amateur, qui fait ses premières vocalises dans les pubs de la Vieille Angleterre, et John Bonham qu'un batteur féroce et sale gosse de son quartier, comme il le restera toujours, tout en devenant l'un des meilleurs drummers du monde et, probablement, depuis trente-cinq ans, de l'au-delà.
Quelques sessions plus tard, quoique dans l'anonymat journalistique, le groupe est déjà au plus haut de la gloire populaire, surclassant The Beatles et The Rolling Stones. Rien que sur la moitié du premier album, il y a déjà toute la signature de Led Zeppelin : la couleur acoustique, les riffs électriques, les arrangements en ruptures, en déchirures, le hammer rythmique, le blues d'un Robert Johnson, l'union sacrée voix-guitare, et les coups d'archets de "Dazed And Confused". Le disque suivant démarre fort, très fort : "Whole Lotta Love" frappe d'un sceau nouveau la musique de l'époque, grâce à la brutalité entière du quatuor, "Ramble On" ou "Moby Dick" ajoutent leur caractère intemporel. "III", injustement sous-estimé, cache des trésors intimistes et violents, avec les saccades de "Immigrant", l'oriental "Friends", le banjoïstique "Gallows Pole". Le quatrième enregistrement est celui de "Stairway To Heaven", un hymne, un roc(k), Tolkien et Jansch réunis, l'alliance parfaite du blues, du folk, du rock. Sous les calmes arpèges gronde un Led Zeppelin en volcan.
Parallèlement à la musique, rixes, bizutages, orgies, attestent lamentablement que les pires clichés sex, drugs and rock'n'roll ne sont pas une légende ; du moins, pour les four symbols qui s'efforcent, sans peine, à lui conférer ses titres de noblesse. 
« Des barbares », sont-ils ainsi décrits lorsque la presse daigne parler d'eux, ce qui déclenche bien des rires chez les principaux concernés. Les maintes colères seraient-elles "excusables" ? Un soir, à Nantes, le groupe saccage l'hôtel où les musiciens sont descendus, faute de n'avoir trouvé de quoi préparer du thé — cela peut déclencher de terribles contrariétés, sûr. Comme nous devons admettre, le plus légitimement du monde, que l'idée de jeter par les fenêtres des chambres toutes les télés d'un hôtel s'argumente facilement. Une autre fois, Bonzo manqua — on l'en empêcha — de détruire un train, fâché du retard que ce dernier accusait. « C'est un enterrement de vie de garçon qui ne se termine jamais », justifie Page, en éternel adolescent. Pagey, Jonesy, Percy et Bonzo sont autant indisciplinés que leurs cheveux sur leurs têtes de mômes. Leur folie est une douce et dangereuse poésie.
La saga de Led Zeppelin démarre aux États-Unis, comme le symbole d'un pèlerinage aux sources du blues du Delta qui inspira les fondateurs du groupe. Sur scène, les concerts se suivent, ne se ressemblent pas forcément — puisque les quatre improvisent longuement (écoutez les archives live des prestations du groupe) —, mais ont une constance, l'énergie métallique insufflée par une cohésion instrumentale exceptionnelle : « Ce furent Mardi Gras, les Saturnales et le Nouvel An chinois réunis en un seul et unique concert de rock », raconte-t-on, lors de la tournée de 1972.
Stephens Davis détaille les titres enregistrés, les sessions, les influences multiples, le matériel, évoque les rencontres avec l'inspirateur légendaire, Elvis Presley, ou avec la divine égérie Joni Mitchell. 
L'auteur chronique nombre de concerts, les discours, les rappels, l'ambiance depuis les loges et... les coups-de-poing, qui s'échangèrent parfois, au gré des mauvaises rencontres. Toute la légende, fidèlement résumée, du célèbre groupe qui scelle les deux décennies des années '60 et '70 au ciment d'un rock lourd et aérien.
Led Zeppelin : un sorcier, un hippie, un discret et une bête ; un supergroup spontané, un combo socialement irresponsable, si ce n'est d'avoir influencé Steve Harris (faute avouée), John Cowan (nous l'imaginons) ou some hurdy gurdy players (Page le premier !), à la fois ; la palette est large.
Un livre lu, alors que nous découvrions ce texte des calvinistes cévenols de décembre 1603 qui condamne « ceulx quy portent les cheveulx longs », lu en composant "The Kidnapping Of Lori Maddox".

mardi 25 novembre 2014

Une autobiographie

« J'ai écrit des tas de chansons. Certaines sont nulles, d'autres géniales, d'autres encore seulement passables. Enfin, tout ça, c'est l'opinion des autres. Pour moi, elles sont comme mes enfants : elles naissent, elles grandissent et elles sont lâchées dans le vaste monde et doivent se débrouiller toutes seules. Ce n'est pas un endroit pour une chanson, le monde. Ça peut se retrouver sur une cassette jetée à la poubelle, ou sur un CD abandonné par quelqu'un, ou même dans un bac de disques bradés. Ça peut finir en air oublié qui se languit sur un vinyle à la décharge ou, avec un peu de chance, sur l'étagère d'un disquaire indépendant. »

Neil Young, Une autobiographie —  2012.
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Georges Brassens disait qu'une fois écrites, ses chansons ne lui appartenaient plus. Libre à quiconque d'en disposer, de les interpréter, de les posséder. De leur donner nouvelle vie.
Même s'il s'inquiète de leur sort, Neil Young s'est toujours préparé à émanciper ses compositions, à leur offrir la liberté, quitte à ce qu'elles s'évadent, errent, se perdent. Comme il a toujours été, lui-même, un grand voyageur, il accorde à ses créations l'idée qu'elles puissent partir s'aventurer sans lui. Ce grand baroudeur canadien, né à Toronto, en 1945, a effectué ses débuts à Winnipeg, avant d'aller s'installer en Californie, à San Mateo, comme le firent Joan Baez, en son temps, ou… Célestin Jaussaud, bien avant.
Mais ses voyages et multiples virées à travers les états des deux Amériques tiennent à un insatiable besoin de rouler, d'être en partance, continuellement. Tant est-il mené par la faim d'avaler des kilomètres, que l'une de ses passions les plus assumées est la construction de trains électriques, et, bien entendu, l'achat compulsif de belles voitures (Ford, Buick, Cadillac, etc.). Et, au gré de l'énumération de ses automobiles, bus et corbillards, l'artiste raconte, par étapes, ses histoires, de ville en ville, de disque en concert. Parle de ses musiques, de sa vie consacrée à la musique, de ses envies de créer projet après projet, sans cesse, comme une obsession, une boulimie incurable.
Si ce n'était le titre du livre, qui avertit le lecteur, on se laisserait surprendre par la découverte d'une autobiographie camouflée derrière une sorte de journal intime. Car il ne s'agit pas — hélas ? — d'un pavé biographique autoritaire et rangé ; ici, Neil Young prend davantage le rythme d'un récit au verbe plus spontané que construit. Nous avons presque le sentiment que ses « mémoires » n'ont guère subi la moindre relecture. Le texte est brut, abrupt. Parfois maladroit, bien que le caractère d'une rock star visuellement imbue d'elle-même puisse expliquer la « suffisance » de l'écrivain et l'engagement très aléatoire d'une personne éminemment orgueilleuse, qui pousse le vice à juger l'égocentrisme d'autrui.
Un livre lu en écoutant la bande originale du film "Dead Man", l'un des plus beaux albums du chanteur et guitariste — mais que l'auto-biographe n'évoque pas dans ses souvenirs —, et pour essayer d'apprendre tout ce que savent déjà les deux chevaux fous Matthieu et Cyrille sur le Loner.

dimanche 19 octobre 2014

Le temps n'est rien

« Les choix qui s'offrent à nous sont, premièrement, un univers monobloc où le passé et le présent coexistent simultanément et où tout s'est déjà produit ; deuxièmement, le chaos, où tout peut arriver et où rien n'est prévisible car on ne connaît pas toutes les variables ; et troisièmement, un univers chrétien où Dieu a tout créé, où tout est là pour une raison précise, mais où nous jouissons malgré tout du libre arbitre. »

Audrey Niffenegger
, Le temps n'est rien —  2003.
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Le temps n'est rien. Les jours et les heures ne se ressemblent pas… car ils ne se suivent pas. Henry sabote les décennies, passe de 1997 à 1977, de 1986 à 2003. Du XXe siècle au XXIe siècle. Du lundi matin au jeudi soir. Ses semaines ont deux jeudis, parfois. Si ce n'était que ça…
Henry a trente-et-un ans. Puis seize. Ou… onze et vingt-deux ans : à la fois ! Il est deux. Deux Henry. Un : lui et son double. Lui et lui. Claire ne voyage pas, elle. Mais, au cours du récit, elle a six, quinze ans, vingt, trente, etc. Si ce n'était que ça…
Henry voyage nu. Il ne porte rien. N'apporte rien. N'emporte rien. Pas un vêtement, pas un sou. Pas un secret. Mais quelques confidences, tout de même. Henry ne maîtrise pas ses "disparitions", ses errances dans le temps, ni le temps (de la durée) dans le temps, ni les lieux de ses arrivées. Il en devine les enjeux, cependant. Il sait qu'il n'a, paradoxalement, que peu de liberté. Si ce n'était que ça…
Nous sommes, à nouveau, éternellement, dans cette impossibilité de se jouer du temps. Le voyage dans le temps est, pourtant, ici, réalisé. Mais compliqué, contraignant. Dangereux !
Audrey Niffenegger a choisi de nous impliquer dans son histoire, dans les histoires d'Henry et de Claire, en confiant la narration à ce couple atypique. Dans cet exercice, l'écrivaine est admirable ; avec une plume riche, passionnante, elle alterne le sentiment masculin et féminin, sans rompre le style. Et crée une intrigue simple, la recherche du bien-être individuel, malgré des différences immenses : l'un est absent, l'autre attend ; l'un vit pleinement le présent, l'autre ne le peut qu'imparfaitement. Le plus difficile, semble-t-il, dans les cas d'Henry et de Claire, est l'assimilation des souvenirs. Certains appartiennent uniquement au passé de l'un, d'autres sont communs, sans avoir les mêmes valeurs. Bien évidemment, selon le présent dans lequel se (re)trouve Henry, selon son passé et ce qu'il sait de son futur, l'histoire n'est pas vécue avec des émotions intactes.
En refermant ce roman, on se dit que "Le temps n'est rien" pourrait avoir une suite. Espérons qu'Audrey Niffenegger ne lui en donne pas. Que les vies d'Henry et Claire se perdent dans la nuit des temps…
Un livre lu en voyageant vers des demains redoublés, dans un présent qui prend pour tremplin le chaos du passé.

dimanche 21 septembre 2014

Born to Run (Né pour courir)

« À la différence de Lance, les Tarahumaras ne refont pas le plein de sels minéraux avec des boissons d'effort. Ils ne réparent pas les dommages musculaires de l'exercice avec des barres hyperprotéinées. En fait, ils ne mangent pratiquement pas de protéines et ne se nourrissent pour ainsi dire que de maïs parfois agrémenté de souris grillées, leur friandise favorite. À l'approche d'une course, les Tarahumaras ne s'entraînent pas et ignorent l'affûtage. Le jour même, ils ne s'échauffent pas et ne s'étirent pas non plus. Ils se pointent simplement sur la ligne de départ en rigolant… et partent comme des dératés pour 48 heures. »

Christopher McDougall
, Born to Run (Né pour courir) —  2009.
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Un jeune homme, beau, glabre et hâlé, le sourire affichant une joie et une aisance à la course, fend la vitesse d'une piste rocailleuse. Vêtu d'une ample chemise écarlate, d'un pagne clair et… de sandales de fortune, il ne ressemble à aucun des runners en-dossardés pris dans le même effort au sein d'une compétition. C'est une image. Celle de la couverture du livre. Mais elle revient, au long de ces centaines de pages, nous tenant en haleine, cardio à 200, nous accompagnant, pas à pas, foulée après foulée.
Le coureur est serein. On devine une allure maîtrisée, habituelle. Même s'il est parti comme un dératé, il court détendu. S'appuyant sur des descriptions particulières (anecdotes, historiques, non-dits) d'évènements sportifs (marathons, trails, ultra-marathons), McDougall avance dans son écrit et dans sa découverte des antagonistes, en même temps qu'il pénètre dans le pays sauvage d'un peuple que le lecteur ne connaît pas : celui des Tarahumaras, sis dans les canyons hostiles des montagnes mexicaines du Chihuaha.
De sa rencontre avec les Tarahumaras, McDougall ne sort pas indemne. Et nous ne sortons pas indemnes, après la lecture de son pavé. Ce livre est un must ! Une bombe ! McDougall n'est pas un anthropologue. Ni un philosophe, ni un hippie. Certainement pas un cardiologue ou un spécialiste des sports d'endurance extrêmes. McDougall, c'est Pierre Rahbi, avec la guitare à Bruce Springsteen, pour un concert final organisé dans une jungle aride ! McDougall n'est pas un idéaliste, ni un rêveur. Il n'est pas aussi fou que les coureurs dont il parle (les Emil Zatopek, Ana Trason, etc.), ni aussi sage que ses amis Tarahumaras.
Son écriture est façonnée comme une sortie en fractionné : les phrases suivent un rythme soutenu, qui nous mène d'un souffle en des récits passionnants, puis se scindent en des riffs 
électriques, vifs, détonants. Une tuerie. Si ce livre va enthousiasmer les amateurs de running, il va bousculer les autres, simples mortels. Les aventures humaines contées sont étonnantes. Les performances sportives sont narrées comme des chroniques surréalistes. Comme si un témoin averti rapportait les premiers pas de l'homme sur Mars, ou l'ascension de Mirandon par votre serviteur.
Un livre extraordinaire, exceptionnel, unique, déroutant, lu grâce à Miss Ceccano, en préparant ladite boucle mythique peyremalencque de juillet, et sans dévorer une — ou alors… une seule — souris, en guise de friandise.

dimanche 24 août 2014

Mon autobiographie

« Le problème était que, ayant été avant-centre moi-même, j'étais toujours plus dur avec les attaquants qu'avec les autres joueurs. Ils n'étaient jamais aussi bons que moi, évidemment. Je suis désolé mais aucun n'a été aussi bon que moi quand je jouais. Les managers peuvent se permettre de telles vanités et, souvent, ils les infligent aux joueurs. De la même façon, les joueurs pensent être meilleurs managers que la personne en face — jusqu'au jour où ils essayent d'occuper le poste. »

Alex Ferguson
, Mon autobiographie —  2013.
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Il y a son éternel combat avec l'Alsacien et coach d'Arsenal, Arsène Wenger, le « rival », le « bon client ». Rien que pour ce chapitre, ce livre est riche d'anecdotes uniques. Il y a ses bras-de-fer avec d'autres managers (Mourinho, pour n'en citer qu'un), et souvent dans son propre bureau, ici-même où les tensions se règlent à grands verres de bières et de vins ; comment cela irait-il plus simplement, dans un pays où « le public du football se compose principalement des gens de la classe ouvrière ».  Il y a ses colères, quand les Red Devils ne sont que le dauphin du champion. Cette autobiographie résume toute la hargne d'un être qui jalouse son voisin, quand ce dernier a un moteur plus puissant dans son bolide. Tout l'orgueil d'un homme qui n'abdique jamais, qui veut le monde du football à ses pieds — ou à ses crampons.
Natif de Glasgow (jeune, il joue, notamment, avec les Rangers), ayant effectué ses premiers faits d'armes comme dirigeant avec d'autres reds, ceux d'Aberdeen, Alex Ferguson est un personnage entier. Attachant et terriblement admirable, autant que nous lisons ce qu'il rapporte. Probablement terrifiant et quelque peu imbuvable, à le côtoyer au quotidien. Dans ses mémoires, qui n'offrent guère de douceur dans un monde de brutes shootant dans du cuir, il explique les coups de poker-menteur, pour attirer et acheter des joueurs, les rafler à la concurrence, grâce à quelques dizaines de milliers de livres sterling. Les meilleurs éléments à qui il réussit à confier les clefs d'Old Trafford sont ceux qui suscitent la convoitise des autres équipes ; et comment mieux juger de cela, si ce n'est par l'égard porté par les supporters d'en face : « L'une des caractéristiques qui signalent un grand joueur, c'est quand les fans adverses lui dédient des chants hostiles » !
Il admire les footballeurs les plus doués. Les désire, naturellement, pour son onze idéal. Les sublime. Et s'en détache, après quelques années, non sans regrets, mais avec certaines amertumes. Selon lui, la trahison n'est jamais loin. Peut-être n'a-t-il pas tort. Peut-être pense-t-il, plus ou moins secrètement, que les hommes lui appartiennent, dès lors qu'ils revêtent un maillot aux couleurs de l'équipe qu'il dirige — en l'occurrence Manchester United, durant ses vingt-sept années au plus haut niveau. Les mots qui reviennent le plus, dans ses témoignages, sont pour dire son refus de reconnaître ses faiblesses, de baisser la garde, d'accepter qu'il perd ou qu'il est en difficulté. Un peu comme sur le terrain où, se plaît-il à rappeler, l'adversaire sait toujours que les Mancuniens peuvent revenir au score dans les ultimes minutes de la partie. Comme si la vie — sa vie — n'était qu'une succession de temps additionnels.
À la lecture du palmarès de Sir Alex Ferguson, seul manque un parcours à la tête de l'équipe nationale d'Angleterre. Un poste qu'on lui proposa, par deux fois. Mais il ne pouvait, en aucun cas, devenir le sélectionneur des Three Lions : « Vous m'imaginez faire ça ? Moi, un Écossais ? J'ai toujours plaisanté sur la question et dit que si j'avais accepté, cela aurait été pour les faire descendre dans la hiérarchie. J'aurais voulu faire tomber l'Angleterre au 150e rang du classement mondial, avec l'Écosse au 149e. »

Un livre lu durant la trêve estivale, les pieds dans l'eau d'un lac de Vaucluse ; une lecture partagée, forcément, avec le Gunner Matteo, grand spécialiste de la Premier League.

lundi 28 juillet 2014

Tour du Mirandon

« Figurez-vous un bloc immense, formant presqu’île, s’allongeant de l’ouest à l’est, détaché du serre du Puech, escarpé, partiellement boisé, froid et inculte au nord, chaud et fécond au sud, éternellement ceinturé par les eaux de la Cèze, grossie de l’Omol et du Luech, et vous aurez une idée de Mirandon ! »
Ernest Durand, Une étude notariale au village — 1905.
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Ce Mirandon, seul Ernest Durand, dans sa monographie de 1905, le cite. Nous avons beau feuilleter registres et vieux papiers, étudier la micro-toponymie de tout le Peyremalès, pas un demi-mot, ni en latin, ni en occitan, ni en vieux français, que ce soit avant ou après la Révolution, ne nomme la montagne où fut érigée, il y a plus d'un millénaire, l'église paroissiale peyremalencque chère audit prieur. Ce Mirandon intrigue. Nous nargue. Comme il le fait, ce frais matin d'été, dimanche 20 de juillet 2014.
Pour étudier sa courbe au plus près, nous voici inscrit au départ des 12,600 km de la célèbre course Tour du Mirandon, en sa 31e édition. Motivé comme personne, courant à domicile, nous visons, naturellement, le podium.
Ambitions revues rapidement à la baisse, dès le passage sur le pont du Mas Herm, puisque c'est ici que nous verrons furtivement et pour la dernière fois de la matinée, le trio qui finira en tête de la compétition. Ne pas regarder devant, s'accrocher au peloton, passer, avec lui, au-devant de la 
masada Jaussaud (où la famille a vécu, durant cinq-cents ans), et grimper aveuglément.
Le premier kilomètre, avec cette tranchée qui monte au Serre, ressemble à une sente en escaliers caillouteux, que seules les chèvres doivent savoir emprunter sans s'y briser les sabots : casse-pieds ! On se fie au dire de la plèbe de runners expérimentés : « Si tu ne peux pas voir le sommet, marche ». Après une boucle dans le dédale serré et pavé de l'Elzière — "L'Enfer du Sud", comme l'appellent les coureurs avertis —, on jette un œil à la maison Ariffon et, le temps de laisser le Chambonnet à main droite, non loin du lieu magique où les eaux du Luech et de la Cèze s'unissent, on entame les trente hectomètres suivants (le fameux mur des trente évoqué par les marathoniens). Ascension vers l'échafaud, à coups de lacets étrécis, ces trois-mille mètres sont annoncés comme le clou du parcours. Où l'on attaque la montagne, par la face sud. Ou ouest ? Qui s'en fiche ? On n'attaque rien du tout, on tente de se défendre ! Certes, ce n'est ni Mont, ni ton Ventoux, mais le dénivelé du versant méditerranéen de la Cévenne du Haut-Pays de Cèze recale un premier lot de dossards, qui alternent course lente et marche pénible. Nous continuons à trotter, mais, à défaut d'une médaille que l'on espérait raicher pour notre col, nous nous contenterons de gagner ce col rêche.
Le défi est tel, que l'on se sent, à quelques distances du chemin de croix, rapidement crucifié en plein effort. L'on cherche le relais. Plus haut, nous ne voyons pas les ruches, cachées derrière la végétation estivale, elle-même voilée derrière la sueur qui immerge nos yeux. Au plus haut du tracé, aux confins de Peyremale et de son ancien hameau, Bordezac, après avoir sauté l'Oule, on devine Clamoux, le Puech, Mercoire, l'ombre du château de Portes. De là, on aperçoit les tourbillons de Gourgime, la Cèze qui serpente autour de l'église et de Mirandon, que nous surplombons à présent. On se déconcentre un peu, en se perdant parmi ces paysages cévenols. Ceux qui finiront aux dix premières places (enfin, qui finissent, à cette heure où nous sommes encore à mi-parcours), n'auront pas pris le temps d'apprécier le paysage ; nous mesurons le privilège de figurer dans la catégorie coureurs du dimanche. D'ailleurs, dorénavant, nous visons, raisonnablement, une place au sein du Who's Who des finishers du Mirandon ; ce qui serait, déjà, un exploit en soi : nous ne sommes pas là pour préparer le Badwater Marathon, non plus !
La descente, enfin ; où l'on regrette, presque, la montée. Torse en avant, nous dévalons vers les Traverses, lieu fondé par Simon Aussel, lorsqu'il y fit construire sa maison, au printemps 1600. Arrivé en-bas, la rivière longe les Drouilhèdes, sans que nous ne puissions envisager de picar un capús. La sensation est terrible : ce (faux) plat oblige à relancer les foulées ; autant la montée faisait oublier toute émotion et la descente était une éternelle chute libre, autant ce long passage sans relief se révèle plus éreintant que prévu. Et la moindre bosse, comme ce passage traitre du Malpas (qui porte bien son nom), rappelle la présence de muscles (abimés) dans les cuisses.
Le dernier kilomètre est… de trop ! Il y a longtemps, que la sueur et le sel ont rincé les yeux. Va-t-on, seulement, voir la ligne d'arrivée ? Terminer la course, planqué à l'arrière du gruppetto, telle est notre ultime stratégie du jour. Ça y est, nous voyons,
à hauteur du panneau Peyremale, le Mas des Noyers. Nous traversons, en quelques pas fatigués, le Claux, et, "déjà", le Deneyriel nous attend à deux centaines de mètres. Sprint final, un dernier effort, et nous franchissons, d'un bond de cabri pronateur, la ligne, alors que les vainqueurs reviennent, eux, tranquillement, d'une douche salvatrice et méritée.
Un livre d'Ernest Durand — qui, fut-il curé, n'en était peut-être pas moins coureur de fond, qui le sait ? —, lu, relu, feuilleté, annoté, relu, éternellement ouvert sur le bureau ; un Tour d[e] Mirandon couru, finalement, sans qu'aucun ours (mais une souris !) ne nous ait bondi dessus, au gré des virages en épingle tracés par on-ne-sait quelle couble muletière.