mercredi 20 juin 2012

J'suis pas bien

« C’est comme le raisin, si ça désaltère, il y a toujours des pépins. »

William Sheller
, J'suis pas bien    1981.
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L’homme arrive seul. Il ne semble pas très grand. Presque miséricordieux, dans son costume large et sombre d’où s’insurgent deux manches blanches lorsqu’il tend les mains vers cette foule, comme s’il allait prêcher, ou s’excuser par avance de quelques maladresses ou de quelque pensée inattendue.
Il semble moins seul, dès qu’il s’assied face à son piano, s'associant à ce grand instrument noir où s’illustrent les touches blanches entre quelques bémols et autres dièses, comme des dominos qui, réguliers, s’entrechoquent avec délicatesse dès qu’il tend les phalanges à leur rencontre.
Des souvenirs lui reviennent, et les loups de Sologne, la voisine Yvonne, les merles qui s’éveillent à l’aurore, construisent des histoires aussi vraies qu’elles ne sont pas qu’inventées. Une musique de chambre, une chanson d’automne, une autre lente, mènent de Genève à Vienne, simplement ; et l’homme ne semble toujours pas très grand, un tantinet miséricordieux, petit comme un caillou, à courir seul sur son piano et nous conduire dans son univers… où l’on est bien.
Un carnet à spirale, qui offrira ses notes, au cœur de juin, à qui le feuillettera.

mardi 29 mai 2012

Plume de cheval

« L'ennui, c'est que nous négligeons le football au profit de l'éducation. »

Groucho Marx
, Plume de cheval    1932.
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En 1932, en Amérique, Groucho Marx (1890-1997) parle d'un sport qui le révolte probablement autant qui le passionne. Sa remarque est ironique ; mais elle nous permet, quatre-vingt ans plus tard, de sourire du sort qu'il advint à l'équipe de la capitale, en cette saison 2011/2012 (de football association, pour faire la différence avec le football américain cher au comédien) : cette équipe n'aurait pas du négliger le football… au profit de l'éducation par l'argent !
Car une modeste équipe de province, jeune, insouciante, fougueuse et
sensiblement « éduquée » près de la Méditerranée, s'est dernièrement fichée en tête de bouléguer la hiérarchie nationale pour rafler un trophée que seuls trois ou quatre riches aspirants avaient la « légitimité » de convoiter. S’il ne fallait rappeler qu’un instant de cette saison longue de dix mois, ce serait raconter ce stress durant toute la semaine qui précéda la dernière journée à la Mosson, le stade plein à craquer, les chants, les couleurs, le tifo-anniversaire de La Butte Paillade, la fantaisie du jeune Enzo à la mi-temps, la vraie-fausse panne d'électricité, puis les dents qui s’entrechoquent de peur durant toute le dernier quart d'heure, Giroud qui bombe le torse, Aït Fana qui aligne tout un stade au cent mètres, le ballon rose qui termine là où on l'espéra durant quatre-vingt-quatorze minutes, les remplaçants qui accourent sur le terrain, Stambouli en apesanteur avec les bras et les cheveux du Christ, les tribunes qui s’écroulent en liesse tout autour, le retour dans la ville avec les klaxons, les commentaires post bellum de Philippe Sers, etc.
Un hommage, on l’aura deviné, au staff, aux joueurs et aux supporters de l'équipe de football de Montpellier.

lundi 30 avril 2012

Peut-on voyager dans le temps ?

« Et d’abord, si nous voulons voyager dans le temps, que ce soit vers un passé que nous estimons certain ou vers un futur inconnu, quel sens donnons-nous à ce voyage ?  »

Gabriel Chardin
, Peut-on voyager dans le temps ?    2002.
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Physicien, chercheur en astrophysique, physique des particules et physique nucléaire, Gabriel Chardin suggère que le passé ne serait plus le passé, si nous parvenions à le modifier. Par essence, le passé est figé. Il est l’image inaltérable d’un instant.
Les mots que nous énonçons appartiennent au passé, à mesure que naissent les paroles qui s'en suivent. Les phrases que nous écrivons sont dépassées par de nouveaux écrits. C’est à la fois vrai et mensonger. Alors que le présent n’existe pas ou peu, est un leurre, tant il est le lien éphémère – ce vocable ne veut rien dire – entre ce qui est fait et ce qui va se faire, que le futur est un sentiment faussé par nos croyances ou nos certitudes et qu’il n’a pas d’existence sur l’heure, seul le passé rattache hier, aujourd’hui et demain, puisqu’il est a à la fois une incidence sur l’Histoire, le présent et l’avenir. Le voyage dans le temps, vers le passé, a donc un sens : comprendre notre présent et appréhender l’avenir. À condition, toutefois, de ne jamais entreprendre un tel voyage, qui aurait pour impact de renforcer les croyances et les certitudes en l’avenir ; ce qui serait, n’en doutons pas, un désastre pour l’Humanité.
Un petit livre, si petit et si léger, que l’on pourrait l’emporter discrètement lors de nos voyages dans le temps.

jeudi 29 mars 2012

Vie secrète

« On transmet ce qu’on ignore avec ce que l’on croit savoir. Le prétérit, à cela nous sommes fidèles. Le passé, telle est la source intarissable. Tout homme qui interroge est un homme fidèle à un secret qu’il ignore. »

Pascal Quignard
, Vie secrète    1998.
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Pascal Quignard est un conteur, et son « roman » est une fable. Il nous rassemble et nous formons, tout en lisant ses pages, un cercle d’amis intimes auxquels il a choisi de confier une partie de lui-même.
Par son récit, il dévoile une histoire singulière. Les épisodes se bousculent, et l’écrivain puise dans les anecdotes pour décrire des sentiments, des émotions, des pensées. Ces pensées deviennent une réflexion entière sur l’existence. Il fait de son passé une fontaine de jouvence, dans laquelle il reprend, parfois, les origines de l’Humanité, de l’amour, de la raison, de la folie.
Avec quelques mots choisis, il invite le lecteur à re-comprendre silence, langage, nudité, musique ou fascination, comme si ces termes s’étaient frayés des destinées parallèles et différentes au gré de leurs évolutions. Comme si l’Homme les avait reconsidérés à sa guise. Une façon de transformer le passé, pour déformer le présent et donner à l’inconnu un devenir plus variable qu’il ne l’est.
Un peu comme lorsque Mr Nobody (dans le film de Jaco van Dormael) parle de lui, parle de Nemo, et explique les multiples vies qu’il aurait ou a eu lui-même au travers de ses choix, empruntant les fourches les plus incertaines au long de ses parcours tracés, prévus, imprévus, imaginés ou irréels ; jusqu’à recommencer éternellement sa vie, sa vie secrète, ses vies secrètes.
Un livre – parmi tant d’autres du bien-prénommé Quignard – conseillé par Marie-Hélène « d’Ardèche ».

jeudi 16 février 2012

Le vinaigre et le fiel

« Quand le cornemuseux ne jouait pas, les garçons se tenaient dans la maison, les jeunes filles sous le porche près du maître de l’ivó. Mais quand le cornemuseux s’installait sur le banc de la kemence et soufflait dans sa cornemuse en peau de chien, comme un enragé. Dès que résonnait son : ai-dé-dédé, dédé-dé-dé-dé... on commençait à sauter et on s’en donnait à cœur joie jusqu’à l’épuisement. Les pieds du cornemuseux suivaient son jeu, frappant tantôt du côté de la kemence tantôt sur son bord bombé en terre battue. Quand il y avait un mariage dans notre famille et qu’on demandait à mon père : « Ne vas-tu pas faire venir un cornemuseux ? », il s’écriait toujours : Ah ! oui, pour qu’il donne des coups de pied dans ma kemence ? Jamais de la vie ! »

Margit Gari
, Le vinaigre et le fiel    1983.
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Le cornemuseux entame un premier air, à la fois plaintif et enjoué. L’instrument à bourdon – sans doute une duda – commence à peine à sonner, que déjà le musicien rythme la cadence à grands coups contre la kemence (le four) sur lequel il est assis. Filles et garçons se lancent avec fougue, sur le sol de l’ivó (la chambre louée pour le bal). Mais ne nous y trompons pas, si la fête est heureuse, effrénée, vive de rires et de danses, ces jeunes gens jettent leurs dernières forces dans des sauts et des pas exaltés, car leurs corps ont souffert de toute une semaine aux champs. Margit Gari témoigne. Elle rassemble, chapitre après chapitre, les pensées et les souvenirs d’une summàs (ouvrière agricole), qu’elle rapporte à Édith Fel, ethnologue. Née en 1907, à Mezőkövesd, à l’Est de Budapest, au sein d’une fratrie de dix enfants, Margit commence à travailler comme nourrice, dès l’âge de neuf ans, Elle quitte alors sa famille, pour s’occuper d’un nourrisson, gagnant son premier salaire, un boisseau de blé payé après ses six mois d’engagement. A douze ans, c’est comme summàs, qu’elle se loue dans les champs de betteraves, au gré des lalifundia (exploitations). Et la vie se poursuit ainsi, saison après saison, chacune ressemblant à la précédente. Une vie où se succèdent les sorciers, les guérisseurs, les avorteuses, les saints, la guerre, l’alcool, la religion, le mariage, les enfants, les deuils, les déceptions, mais une vie toujours affrontée au courage. Au courage, mais avec beaucoup de résignation.
Un livre offert par Lydie, il y a presque vingt ans déjà.

samedi 31 décembre 2011

Ma vïelle ay mis soubz le banc

« Je regnie amours et despite
Et deffie à feu et à sang.
Mort par elles me précipite,
Et ne leur en chault pas d’ung blanc.
Ma vïelle ay mis soubz le banc ;
Amans je ne suyvray jamais :
Se jadis je fus de leur ranc,
Je desclare que n’en suis mais. »


Françoys Villon
, Le testament    1461.
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Ne plaignons pas nos hivers, car nous ne pouvons imaginer quels estoient ceux de Françoys Villon, à une espoque où il faisoit tant froid dedans Paris que les loups, assurés d'y trouver esquelettes et cadavres, entraient dans la ville.
Villon, né Françoys de Montcorbier, vint au monde l’année où fut l’innocente Jehanne d’Arc bruslée. Oncques ne mena honneste vie : clerc tonsuré, goliard, basochien, ripailleur et bon folastre, nous savons iceluy voleur et assassin, promis à estre pendu et estranglé. Poeste maudit bien avant d’aultres, il inspirera Marot, Rimbaud, Verlaine, Brassens ou Dylan.
« Au poinct du jour, que l’esprevier s’esbat, meu de plaisir et par noble coustume », commence l’une ballade ; « Pour ce, amez tant que voudrez, Suyvez assemblées et festes, En la fin jà mieulx n’en vauldrez, Et si n’y romprez que vos testes », énonce comme en farandole une aultre.
Des textes relus, alors que l’hiver nous arrive enfin, et que l’on se demande, avec le poeste, « mais où sont les neiges d’antan ? »

dimanche 30 octobre 2011

Lettres de Marie Durand

« Quelle affligeante situation d’être forcée demander à ceux qui ne nous doivent rien. »

Marie Durand
, À la Tour de Constance 15 avril 1762.
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Dans cette lettre, adressée au pasteur Paul Rabaut, et simplement signée « La Durand », la plus célèbre des prisonnières huguenotes décrit une nouvelle fois sa situation dramatique et celle de ses coreligionnaires séquestrées dans la même et particulière cellule.
Celle qui grava ce Résister sur les murs du plus haut étage de la Tour de Constance se désole que ces femmes soient à jamais endettées, redevables envers autrui pour les secours adressés par quelque élan de solidarité afin de les aider à soigner les multiples maladies endurées au long de leur interminable captivité. Elles n’ont que leurs mains pour coudre des bas ou rapiécer jupes et robes, parfois même vendent-elles leurs hardes, faibles ressources qui leur permet de gagner quelques sols. Avec ce peu d’argent et les dons de bienfaiteurs, elles acquièrent du bois pour se chauffer l’hiver, des lentilles et du riz à cuisiner.
Comme seules distractions, la lecture et... le chant, comme nous pouvons le noter grâce à cette demande touchante qu’effectue Marie Durand à sa nièce, quand elle souhaite recevoir un psautier avec ses partitions – ce qui semble indiquer qu’elle possède l’aptitude à lire la musique. Au même titre que leurs camarades galériens, ces femmes sont des « prisonnières politiques, des otages », à une époque où la liberté de conscience n’existe pas. Née en 1711, au Bouchet de Pranles, Marie Durand restera enfermée de 1730 à 1768. Après sa libération, elle vivra huit années dans sa vieille maison, à la pointe nord de la Cévenne vivaroise.
Des lettres lues dans le livre publié par l’un des descendants de la branche maternelle à Marie Durand, Étienne Gamonnet.