jeudi 29 mars 2012

Vie secrète

« On transmet ce qu’on ignore avec ce que l’on croit savoir. Le prétérit, à cela nous sommes fidèles. Le passé, telle est la source intarissable. Tout homme qui interroge est un homme fidèle à un secret qu’il ignore. »

Pascal Quignard
, Vie secrète    1998.
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Pascal Quignard est un conteur, et son « roman » est une fable. Il nous rassemble et nous formons, tout en lisant ses pages, un cercle d’amis intimes auxquels il a choisi de confier une partie de lui-même.
Par son récit, il dévoile une histoire singulière. Les épisodes se bousculent, et l’écrivain puise dans les anecdotes pour décrire des sentiments, des émotions, des pensées. Ces pensées deviennent une réflexion entière sur l’existence. Il fait de son passé une fontaine de jouvence, dans laquelle il reprend, parfois, les origines de l’Humanité, de l’amour, de la raison, de la folie.
Avec quelques mots choisis, il invite le lecteur à re-comprendre silence, langage, nudité, musique ou fascination, comme si ces termes s’étaient frayés des destinées parallèles et différentes au gré de leurs évolutions. Comme si l’Homme les avait reconsidérés à sa guise. Une façon de transformer le passé, pour déformer le présent et donner à l’inconnu un devenir plus variable qu’il ne l’est.
Un peu comme lorsque Mr Nobody (dans le film de Jaco van Dormael) parle de lui, parle de Nemo, et explique les multiples vies qu’il aurait ou a eu lui-même au travers de ses choix, empruntant les fourches les plus incertaines au long de ses parcours tracés, prévus, imprévus, imaginés ou irréels ; jusqu’à recommencer éternellement sa vie, sa vie secrète, ses vies secrètes.
Un livre – parmi tant d’autres du bien-prénommé Quignard – conseillé par Marie-Hélène « d’Ardèche ».

jeudi 16 février 2012

Le vinaigre et le fiel

« Quand le cornemuseux ne jouait pas, les garçons se tenaient dans la maison, les jeunes filles sous le porche près du maître de l’ivó. Mais quand le cornemuseux s’installait sur le banc de la kemence et soufflait dans sa cornemuse en peau de chien, comme un enragé. Dès que résonnait son : ai-dé-dédé, dédé-dé-dé-dé... on commençait à sauter et on s’en donnait à cœur joie jusqu’à l’épuisement. Les pieds du cornemuseux suivaient son jeu, frappant tantôt du côté de la kemence tantôt sur son bord bombé en terre battue. Quand il y avait un mariage dans notre famille et qu’on demandait à mon père : « Ne vas-tu pas faire venir un cornemuseux ? », il s’écriait toujours : Ah ! oui, pour qu’il donne des coups de pied dans ma kemence ? Jamais de la vie ! »

Margit Gari
, Le vinaigre et le fiel    1983.
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Le cornemuseux entame un premier air, à la fois plaintif et enjoué. L’instrument à bourdon – sans doute une duda – commence à peine à sonner, que déjà le musicien rythme la cadence à grands coups contre la kemence (le four) sur lequel il est assis. Filles et garçons se lancent avec fougue, sur le sol de l’ivó (la chambre louée pour le bal). Mais ne nous y trompons pas, si la fête est heureuse, effrénée, vive de rires et de danses, ces jeunes gens jettent leurs dernières forces dans des sauts et des pas exaltés, car leurs corps ont souffert de toute une semaine aux champs. Margit Gari témoigne. Elle rassemble, chapitre après chapitre, les pensées et les souvenirs d’une summàs (ouvrière agricole), qu’elle rapporte à Édith Fel, ethnologue. Née en 1907, à Mezőkövesd, à l’Est de Budapest, au sein d’une fratrie de dix enfants, Margit commence à travailler comme nourrice, dès l’âge de neuf ans, Elle quitte alors sa famille, pour s’occuper d’un nourrisson, gagnant son premier salaire, un boisseau de blé payé après ses six mois d’engagement. A douze ans, c’est comme summàs, qu’elle se loue dans les champs de betteraves, au gré des lalifundia (exploitations). Et la vie se poursuit ainsi, saison après saison, chacune ressemblant à la précédente. Une vie où se succèdent les sorciers, les guérisseurs, les avorteuses, les saints, la guerre, l’alcool, la religion, le mariage, les enfants, les deuils, les déceptions, mais une vie toujours affrontée au courage. Au courage, mais avec beaucoup de résignation.
Un livre offert par Lydie, il y a presque vingt ans déjà.

samedi 31 décembre 2011

Ma vïelle ay mis soubz le banc

« Je regnie amours et despite
Et deffie à feu et à sang.
Mort par elles me précipite,
Et ne leur en chault pas d’ung blanc.
Ma vïelle ay mis soubz le banc ;
Amans je ne suyvray jamais :
Se jadis je fus de leur ranc,
Je desclare que n’en suis mais. »


Françoys Villon
, Le testament    1461.
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Ne plaignons pas nos hivers, car nous ne pouvons imaginer quels estoient ceux de Françoys Villon, à une espoque où il faisoit tant froid dedans Paris que les loups, assurés d'y trouver esquelettes et cadavres, entraient dans la ville.
Villon, né Françoys de Montcorbier, vint au monde l’année où fut l’innocente Jehanne d’Arc bruslée. Oncques ne mena honneste vie : clerc tonsuré, goliard, basochien, ripailleur et bon folastre, nous savons iceluy voleur et assassin, promis à estre pendu et estranglé. Poeste maudit bien avant d’aultres, il inspirera Marot, Rimbaud, Verlaine, Brassens ou Dylan.
« Au poinct du jour, que l’esprevier s’esbat, meu de plaisir et par noble coustume », commence l’une ballade ; « Pour ce, amez tant que voudrez, Suyvez assemblées et festes, En la fin jà mieulx n’en vauldrez, Et si n’y romprez que vos testes », énonce comme en farandole une aultre.
Des textes relus, alors que l’hiver nous arrive enfin, et que l’on se demande, avec le poeste, « mais où sont les neiges d’antan ? »

dimanche 30 octobre 2011

Lettres de Marie Durand

« Quelle affligeante situation d’être forcée demander à ceux qui ne nous doivent rien. »

Marie Durand
, À la Tour de Constance 15 avril 1762.
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Dans cette lettre, adressée au pasteur Paul Rabaut, et simplement signée « La Durand », la plus célèbre des prisonnières huguenotes décrit une nouvelle fois sa situation dramatique et celle de ses coreligionnaires séquestrées dans la même et particulière cellule.
Celle qui grava ce Résister sur les murs du plus haut étage de la Tour de Constance se désole que ces femmes soient à jamais endettées, redevables envers autrui pour les secours adressés par quelque élan de solidarité afin de les aider à soigner les multiples maladies endurées au long de leur interminable captivité. Elles n’ont que leurs mains pour coudre des bas ou rapiécer jupes et robes, parfois même vendent-elles leurs hardes, faibles ressources qui leur permet de gagner quelques sols. Avec ce peu d’argent et les dons de bienfaiteurs, elles acquièrent du bois pour se chauffer l’hiver, des lentilles et du riz à cuisiner.
Comme seules distractions, la lecture et... le chant, comme nous pouvons le noter grâce à cette demande touchante qu’effectue Marie Durand à sa nièce, quand elle souhaite recevoir un psautier avec ses partitions – ce qui semble indiquer qu’elle possède l’aptitude à lire la musique. Au même titre que leurs camarades galériens, ces femmes sont des « prisonnières politiques, des otages », à une époque où la liberté de conscience n’existe pas. Née en 1711, au Bouchet de Pranles, Marie Durand restera enfermée de 1730 à 1768. Après sa libération, elle vivra huit années dans sa vieille maison, à la pointe nord de la Cévenne vivaroise.
Des lettres lues dans le livre publié par l’un des descendants de la branche maternelle à Marie Durand, Étienne Gamonnet.

lundi 19 septembre 2011

Voyage dans le temps

« Tempus non fit, nascitur. »

Poul Anderson
, La Patrouille du temps 1954.
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« Le temps ne se commande pas, il coule de source ».
Les romanciers nous le disent : on peut remonter le temps. Les scientifiques sont persuadés du contraire, nombre de leurs théorèmes l'attestent. Les historiens ignorent la question, scindant notre vie en deux grandes périodes distinctes et qui ne peuvent communiquer entre elles : le passé et le présent.
Le vieux principe selon lequel on ne peut modifier l'histoire (tuer son ancêtre étant le plus évident exemple des paradoxes) tendrait à être remis en question. C'est un vaste débat, qui peut, parfaitement, se résumer à la question d'Isa, de Paris, via le journal Télérama, en décembre 1994 : « Si je mets mon café déshydraté dans un four à micro-ondes, vais-je remonter dans le temps ? ».
Finalement, voyager dans le temps est à la portée de toutes et de tous, et quiconque se prête au jeu peut transformer à loisir le passé et, du même coup, le présent. Pour cela, il suffit, en effet — quitte à passer pour imposteur ou révisionniste —, de redéfinir les compas de ses propres émotions et ainsi considérer un fait du passé comme anodin ou, a contrario, tragique, pour que son incidence au présent soit à l'inverse de la réalité. Ou, plus exactement, une vérité nouvelle, qui coule de source. Lors, évidemment, on ne va pas gommer le Sacre de Charlemagne, la Prise de la Bastille ou l'Abolition de la peine de mort, mais à l'échelle personnelle, les ravages ainsi provoqués peuvent créer des séismes sentimentaux insoupçonnables.
Une histoire de voyage dans le temps, lue dans une vieille ferme landaise sans âge.

mardi 30 août 2011

Ars moriendi

« Pour bien mourir, il faut bien vivre, car on n'a jamais veu d'acord mauviaize vye ny bonne mort »

Jean Chabert
, notaire à Montselgues 1638.
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Dans son registre, ce livre des contrats annuels et perpétuels qu'il consigne depuis son hameau de Montselgues (Ponteils-et-Brésis) et au gré de ses déplacements dans la haute vallée de la Cèze, le notaire Jean Chabert utilise une belle formule qui lui sert d’épigraphe.
Même si sa plume, toute encore trempée d’un XVIe siècle tardif, semble personnaliser sa pensée, l’exergue trouve son inspiration dans les ars moriendi plus anciens. L’art de bien mourir — de bien se préparer à sa mort — devint, avec le temps, un art de bien vivre. C’est ainsi, que Jean Chabert évoque le passage entre la (sa ?) vie et la mort. Se préparer à la mort, plus qu’un conseil chrétien, c’est sans doute une philosophie qui pourrait encore sagement se transmettre de nos jours.
Mais, on l’aura compris, il ne s’agit pas seulement de bien vivre, il faut aussi savoir bien mourir. Certaines personnes ne veulent pas grandir, pensant secrètement ne jamais mourir [...] : la toute puissance, l'orgueil, le refus d'être juste un être humain, le refus de ne pas être une exception. Le pathos de nos amis, de nos amours, font d’eux des Narcisse qui s’ignorent. Mais « pour bien mourir, il faut bien vivre » (et inversement), rappelle Chabert le Cévenol ; admettre cette réalité qui nous installe non pas au cœur de l’univers mais dans l’univers, parmi les autres, ni plus ni moins dissemblables. De simples mortels, en somme.
Un registre consulté aux Archives départementales du Gard, en 1994 ; une citation partagée avec les sentiments de Karin sur la question.

mardi 5 juillet 2011

On m'appelait l'ange vert…

« Alors, à ce moment-là, je ne sais pas ce qui se passe. Je me mets à hurler. Je cours comme un fou, les bras levés, la bouche ensanglantée. Le sang me dessine une fine moustache rouge. Je dois avoir l’air d’un vrai sauvage ! En tous cas, j’ai oublié ma douleur. Je cours comme si je n’avais jamais eu mal à la jambe de ma vie. »

Dominique Rocheteau
, On m'appelait l'ange vert… 2005.

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En récupérant ce ballon hérité d'un dribble incroyable de Patrick Revelli, Dominique Rocheteau tente un geste inné et catapulte le cuir sous la barre.
Trois à zéro, le buteur sait qu’il reste huit minutes à tenir dans cette interminable prolongation. La France entière se crispe face à son poste de télévision, mais la défense dirigée par Ćurković tient. Et l’arbitre siffle. Les Verts viennent d’éliminer la grande équipe du Dynamo de Kiev menée par Oleg Blokhine. Rocheteau, blessé, ne devait initialement pas jouer, mais en le titularisant d’entrée, « Robby avait raison. Une fois de plus... ».
La suite, tout le monde s’en souvient ou la connaît – elle est dans les livres d’histoire – : au tour suivant, St-Étienne se défait du PSV Eindhoven, et se hisse en finale de la pharamineuse Coupe d’Europe des Clubs Champions. Et pour Dominique Rocheteau, le match à Glasgow sera à nouveau calqué sur huit minutes. Huit minutes de bonheur, comme les plus merveilleuses et les plus douloureuses de sa carrière. Sans son numéro sept sur le dos, il entre comme remplaçant alors que ne subsistent que huit minutes pour espérer égaliser contre ces joueurs extraordinaires que sont Gerd Müller, Franz Beckenbauer, Sepp Maier, ce Bayern Munich qui ne cède son autorité depuis ce but sur coup-franc de Roth. Malgré les assauts et les dribbles de l’ailier droit stéphanois et ceux de ses coéquipiers, le score demeurera tristement figé. « Mais pourquoi ce lad n’a-t-il pas joué plus longtemps ? », maugrée encore Rod Stewart…
Un livre lu, le maillot Manufrance sur les épaules.